Boris Godounov

Moussorgski

le 19/02/2017

Opéra de Marseille

par Olivier Rouvière

OEP597_1.jpg

Absent depuis trente ans de la scène marseillaise, Boris Godounov y revient dans une production créée en 2010 à l'Opéra royal de Wallonie. Comme de plus en plus souvent, c'est la version originelle de 1869 qui a été choisie : entièrement de la plume de Moussorgski, débarrassée des atours dus à Rimski-Korsakov ou à Chostakovitch, proche de la tragédie de Pouchkine (1825) qui lui a servi de modèle, cette mouture en sept scènes – sans Marina, sans « acte polonais » ni « forêt de Kromy » – n'offre aucun rôle féminin d'importance et se focalise essentiellement sur le rôle-titre. Fulgurante et austère, elle gagne à être donnée, comme ici, sans entracte, mais aurait gagné encore davantage à de moins longs changements de décor avec baisser de rideau, qui en brisent le rythme.

D'autant que la mise en scène de Petrika Ionesco (déjà signataire de celle du Boris parisien de 1984) ne se signale guère par son originalité : dans une scénographie de grands pans de murs couverts de fresques « orthodoxes » défilent les habituels boyards en toques de fourrure, mendiants dépenaillés et popes hiératiques, bizarrement flanqués de poilus de la guerre 14/18 (pour signifier l'intemporalité de l'intrigue ?). Tout ce monde s'agite beaucoup (sans être véritablement dirigé), le scénographe ayant cru bon de peupler la scène en permanence, y compris dans la cellule du moine et lors des monologues du protagoniste, qui y perdent en force comme en intériorité. Unique choix dramaturgique marquant : Ionesco attribue la chute de Boris à une conspiration de Chouïsky enrôlant Pimène et un Gregori vu comme une sorte de demeuré aisément manipulable. Pourquoi pas ? Si les personnages perdent en ambiguïté à cette lecture, elle a pour mérite de clarifier un livret sans doute trop elliptique pour un public non averti. 

La distribution, cohérente et homogène, joue le jeu. Alexey Tikhomirov avait déjà remplacé Ruggero Raimondi en 2010, lorsque ce dernier avait jeté l'éponge à Liège : il connaît donc bien le rôle et la production. Sa voix de bronze, dense, charnue, bien projetée, tombe sans un pli sur les épaules de Boris, mais l'émission reste un peu monochrome et l'on pourrait attendre d'un interprète doté de tels moyens qu'il rende son tsar plus touchant, plus torturé. Face à lui, le Français Nicolas Courjal déploie les noires séductions de son propre timbre dans un Pimène, lui, peut-être trop sentimental, pas assez granitique, qui contraste néanmoins parfaitement avec la figure du souverain. La troisième basse, Wenwei Zhang, ne démérite pas dans un Varlaam truculent comme il sied. Des trois ténors, le plus lyrique (et le plus applaudi), Christophe Berry, a été logiquement distribué dans le rôle gratifiant de l'Innocent, mais Luca Lombardo se sort aussi avec les honneurs de celui, odieux et hérissé d'embûches, de Chouïsky. Seul déçoit le Gregori étranglé et acide de Jean-Pierre Furlan, dont on ne regrette pas, dès lors, que le rôle soit, dans cette version, si bref. Excellentes bien que fugitives figures féminines : Marie-Ange Todorovitch, plantureuse Aubergiste (hélas privée de sa Chanson), Ludivine Gombert, bouleversante Xénia et Caroline Meng, très crédible Fiodor. Un cran en-dessous se situent le Tchelkalov de Ventseslav Anastasov et l'Officier de Julien Véronèse, tandis que le Chœur de l'Opéra de Marseille, bien préparé, offre une remarquable prestation. On déchante, cela dit, malgré la bonne tenue de l'Orchestre, avec la direction soporifique et avare de contrastes de Paolo Arrivabeni, qui, à elle seule, nous fait parfois trouver le temps long.

O.R.

A lire : notre édition de Boris Godounov, L’Avant-Scène Opéra n° 191.


OEP597_2.jpg
Photos : Christian Dresse.