Norma

Bellini

le 12/10/2016

Paris, Théâtre des Champs-Elysées

par Pierre Flinois

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Cecilia Bartoli (Norma) et Rebeca Olvera (Adalgise).

 

Très attendue, la « Norma de Cecilia Bartoli » – puisqu’il faut bien l’appeler ainsi – a posé ses valises pour quatre représentations à Paris, au TCE. Ce n’est certes plus une nouveauté : abordée en concert à Dortmund en 2010, enregistrée en studio en 2011/2013 par Decca, elle est ensuite passée à l’échelon de la production scénique, qui a enthousiasmé le Festival de Pentecôte de Salzbourg puis celui d’été en 2013, avant d’être reprise à l’été 2015 pour partir ensuite en tournée – une première en ce qui concerne Salzbourg qui jusqu’ici n’avait fait que coproduire ou revendre parfois ses productions à un théâtre –, passant par Zurich (fin 2015), Monte-Carlo et Edimbourg (en 2016) avant Paris, pour rejoindre encore Baden-Baden en novembre prochain.

A travers l’enregistrement, remarquable et remarqué, Cecilia Bartoli imposait le fruit de ses recherches musicologiques appuyées sur la dernière édition en date de la partition, désormais incontournable, et son approche personnelle de la Norma originale – à partir des répertoires usuels des créateurs comme du fait que Bellini ait baissé d’un demi-ton la partition pour permettre à Giuditta Pasta, la créatrice, de s’y trouver à l’aise. Elle justifiait ainsi de pouvoir se lancer elle-même dans ce rôle des rôles avec une voix qui n’est pas vraiment celle qu’on y attend, avec comme principale conséquence de confronter une Norma mezzo-soprano sombre à une Adalgise soprano léger clair et à un Pollione plus proche du tenore di grazia que du ténor héroïque auquel la tradition nous a habitué l’oreille tout au long du XXe siècle. Un dépoussiérage qui permet de redécouvrir l’ouvrage dans une autre perspective, sans pour autant nous faire rejeter nos amours d’antan, les Norma soprano au premier rang desquelles on inscrit Ponselle, Callas, Sutherland ou Caballé, les Adalgise des grands mezzos italiens, d’une Horne ou d’une Verrett, les Pollione de del Monaco, Corelli ou Vickers – pour n’en citer que les plus emblématiques.

Reste que l’enregistrement est une chose, et la confrontation à la scène en est une autre. C’est bien ce que l’on a pu ressentir en ce soir du 12 octobre. Soirée exceptionnelle, mais particulièrement éclatée entre défauts majeurs et moments porteurs d’enthousiasme. Eliminons d’abord la production de Patrice Caurier et Moshe Leiser, inféodés désormais à la diva qui entend qu’on la mette en valeur sous tous les angles. Ce qui s’est avéré une horreur d’une vulgarité sans nom avec la production de Jules César de Haendel est ici d’une tout autre qualité. Transposée pendant l’occupation allemande en France, leur Norma raconte une autre histoire que celle de Romani. L’héroïne, directrice d’école séduite par le chef de l’armée ennemie, cache dans son établissement à la fois ses amours, ses enfants et le réseau de résistants dont elle est l’égérie et sur lequel elle exerce une autorité, un ascendant incontestables (mais en fait inexplicables). Il faudra donc accepter nombre de hiatus entre le texte et la production, assimilant les druides de la partition aux partisans de l’Histoire, la coupe du gui à un vote sur la révolte armée, le bûcher à l’embrasement de l’école par les français. Tout cela très cohérent, même si passent à la trappe bien des fondamentaux de l’œuvre, à commencer par le rôle de la religion, rendant illisible l’invocation à la lune ou le déchirement entre passion amoureuse et devoir vis-à-vis d’Irminsul, remplacé bien entendu par le devoir vis-à-vis de la patrie occupée. La production, très travaillée, vaudra donc non pour sa mise en scène d’une œuvre romantique, mais par sa cohérence propre. Dont acte. Mais cette Marie-Octobre d’un nouveau genre n’a en rien la dignité d’une Danielle Darrieux. Inspirée d’Anna Magnani dans Rome, ville ouverte, elle laisse de côté la noblesse de la prêtresse gauloise – par trop étrangère à la nature de la Bartoli – pour lui préférer un portrait de femme du peuple blessée, telle qu’en a montré le néo-réalisme italien. Cela ne colle en rien à la partition mais permet à la chanteuse d’offrir une incarnation de premier plan, parfaitement conforme à ce qui est son instinct théâtral, celui de la comédie. Gestique outrée, visage grimaçant, poses sur-expressives, c’est tout l’attirail du Grand-Guignol qui est présent. Détestable ? Non, amusant, parce que tellement en rupture avec l’œuvre, mais tellement Bartoli !

Sur le plan musical, on passera au plus vite sur un environnement de très faible niveau. Tout semble ici avoir été choisi pour mettre en valeur la diva alors qu’au disque elle dominait des égaux. La pauvre Adalgise de Rebeca Olvera fait bien pâle figure en petit soprano sans envergure, parfois limité en justesse, qui disparaît dans la confrontation du trio final de l’acte I face au panzer Bartoli. Le ténor Norman Reinhardt fait ce qu’il peut, honnête et franc qu’il est, mais sans la projection ni l’autorité requises. L’Orovèse de Peter Kalman est simplement désastreux, la Clotilde de Rose Bove et le Flavius de Reinaldo Macias restant dans les limites des faire-valoir. Quant à la direction de Gianluca Capuano, elle est, certes, dramatique et emportée, et même poétique, mais reste avant tout au service de la diva et souffre d’une non-constance des tempi fort nuisible à la cohérence d’I Barocchisti et des chœurs de la Radiotélévision de Lugano. Reste alors et encore la Bartoli, qui se jette donc à voix perdue dans le rôle. On pardonnera une projection un peu insuffisante et un grave qui fait moins d’effet désormais, et l’on remarquera que par rapport au disque la voix a perdu de sa splendeur, laissant paraître de légers faïençages d’un timbre réputé pour son égalité. Les phrases longues et tenues de la cantilène bellinienne la montrent prudente, tendue mais se battant avec succès pour en assurer la tenue indispensable ; les pyrotechnies, données à des cadences infernales – marque de fabrique s’il en est de la diva – sont un peu plus retenues dans l’excès et, parce que moins insolentes, un peu moins artificielles que naguère. Le combat de tous les instants pour la maîtrise de ce rôle qui n’est, de fait, pas pour elle, se solde par une victoire continue et incontestable. Et c’est bien entendu ce qui fait le prix absolu de la soirée, mémorable malgré tous ses défauts.

P.F.

A lire : notre édition de Norma, L’Avant-Scène Opéra n° 236.


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Peter Kalman (Orovese), Cecilia Bartoli (Norma) et Norman Reinhardt (Pollione). Photos : Vincent Pontet.