Pelléas et Mélisande

Debussy

le 07/07/2016

Festival d'Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence

par Chantal Cazaux

OEP553_1.jpgBarbara Hannigan (Mélisande), Laurent Naouri (Golaud) et Stéphane Degout (Pelléas).

 

Double événement : le Festival d’Aix-en-Provence attendait le retour de Pelléas et Mélisande depuis 1972, date de la dernière reprise de la production de Jacques Dupont (1966) ; et Esa-Pekka Salonen faisait lui aussi un grand retour à Aix, après avoir triomphé en 2013 dans ce même Grand Théâtre de Provence avec l’Elektra de Patrice Chéreau.

D'un point de vue musical, la promesse est royalement tenue. A la tête d’un Philharmonia Orchestra somptueux, Salonen porte la partition de Debussy à son plus luxuriant, creusant des abîmes noirs ou dardant des jaillissements telluriques aux côtés de chatoiements plus déliés : un Pelléas fauve plutôt qu’impressionniste, qui déploie ses ailes d’albatros symphonique au prix parfois de l’équilibre avec les voix. La Mélisande de Barbara Hannigan en pâtit un peu : si l’actrice est irrécusable et la chanteuse, remarquablement au fait des mystères de son personnage, entre voix de femme-enfant et interventions suspendues, le format projeté n’en est pas moins un peu ténu pour soutenir ce maëlstrom orchestral. Autour d’elle, la distribution réunie tutoie la perfection. Laurent Naouri investit magistralement le clivage de Golaud, passant de la dignité amère (où il sait même instiller une pointe d’humour triste) à la folie hallucinée, dans une leçon de chant où rivalisent majesté du timbre, noblesse de l’élocution et ardeur de l’expression. Silhouette fraternelle crédible, le Pelléas de Stéphane Degout fait montre des mêmes qualités, façonnées à l’aune d’un lyrisme qui fait voisiner la naïveté craintive du jeune homme embarrassé et la passion soudain bouillonnante de l’amant révélé à lui-même. Parfait grand-père vocal de ces deux barytons (quoiqu’un peu jeune d’allure pour le vieil Arkel), Franz-Josef Selig délivre une autre leçon, celle de sa basse au métal statuaire, que rejoint la magnifique Geneviève de Sylvie Brunet-Grupposo – générosité maternelle du timbre, émotion intérieure à fleur de peau dans sa lecture de la Lettre. Ajoutez l’impeccable Chloé Briot, dont le timbre fruité sert sans affectation un Yniold juvénile et fervent, et vous approchez du paradis.

La mise en scène pourrait nous en ouvrir la porte – elle nous laisse plutôt sur le seuil, l’esprit encombré de trop de sésames. L’idée de départ porte pourtant un beau projet, où l’onirisme et l’irrationnel semblent taillés sur mesure pour l’univers de Maeterlinck. Une jeune mariée enfuie a échoué dans une chambre d’hôtel. Elle s’endort dans sa robe blanche. Et rêve. Pelléas commence. Mélisande et son double, fantômes flottants qui hésitent entre passé remémoré et présent dissocié, vont dès lors hanter chaque scène de l’opéra, offrant au spectateur un sous-texte pluriel aussi stimulant qu’envahissant. On retrouve ici ce qui avait frappé dans l’Alcina mise en scène ici même l’an dernier par Katie Mitchell : une scénographie virtuose (le décor compartimenté, signé cette fois par Lizzie Clachan, varie comme à l’infini, les techniciens chargés de sa manipulation seront justement salués à la fin de la représentation) et une action secondaire permanente qui pourrait éclairer l’œuvre (ou, pourquoi pas à l’inverse, la densifier) mais qui, au contraire, en rend l’appréhension confuse et alourdie d’un effort continu. Que Katie Mitchell appuie dans le sens le plus malsain en ce qui regarde la nébuleuse famille royale d’Allemonde, forçant au baiser Yniold et Golaud puis Mélisande et Arkel, n’est pas le plus gênant. Mais occuper l’espace de jeu et de pensée sans discontinuer, sans presque jamais laisser place au vide, à la béance – à la liberté du regard et de l’esprit, somme toute –, cela l’est bien davantage. Par la grâce d’une direction d’acteurs très ajustée et d’une équipe d’artistes immergés dans leur personnage, certains moments de fulgurance adviennent, heureusement : grotte, chevelure, souterrain, voyeurisme, amour et meurtre, autant de scènes où la rencontre entre théâtre et musique est enfin alchimique et incarnée. Moments très forts mais trop rares, où le spectateur quitte son apnée réflexive et peut, comme Pelléas, s’exclamer « Je respire enfin ! »

C.C.

Notre édition de Pelléas et Mélisande : L’Avant-Scène Opéra n° 266.


OEP553_2.jpgAu fond : Stéphane Degout (Pelléas) et Sylvie Brunet-Grupposo (Geneviève). Au premier plan : Laurent Naouri (Golaud), Barbara Hannigan (Mélisande) et Franz-Josef Selig (Arkel). Photos : Patrick Berger / ArtComArt.