Tristan et Isolde

le 18/05/2016

Paris, Théâtre des Champs-Elysées

par Chantal Cazaux

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Steven Hume (le Roi Marke), Rachel Nicholls (Isolde) et Torsten Kerl (Tristan).

 

« L’as-tu vraiment fait ? Peux-tu en avoir l’illusion ? » demande Marke à Tristan lorsqu’il le surprend avec son épouse Isolde. « Le voyez-vous, amis ? Ne le verriez-vous pas ? » s’interroge Isolde au début de son Liebestod après la mort de Tristan. Illusion ou réalité, fantasme ou expérience vécue, légende appropriée en jeu de rôles : voici les frontières poreuses que traverse la nouvelle production de Tristan et Isolde au Théâtre des Champs-Elysées dans la mise en scène de Pierre Audi.

Tout l’opéra se mue ainsi en cosa mentale : actes I et II en costumes atemporels tandis que le IIIe s’ancre dans notre siècle, comme si l’on s’éveillait d’un songe – pour plonger néanmoins en plein cauchemar ; duo d’amour dirigé par antiphrase, où les amants ne se regardent ni ne se touchent (la question du Roi prendra ensuite tout son sens) ; disparition du cadavre de Tristan au moment du Liebestod, lequel signe l'arrivée d'une abstraction visuelle radicale, en épure, avec Isolde à contre-jour – le mythe prenant soudain le pas sur la légende (I, II) ou le réel (III). La scénographie de Christof Hetzer joue de signes forts (de hautes parois métalliques mobiles, au I, pour un bateau très carcéral ; un ossuaire de baleine, au II, dominé par un menhir – ce dernier, peu réussi dans son effet ; un cube « trou noir » au III, transfigurant Isolde en ombre métaphysique) sublimés par les magnifiques lumières de Jean Kalman. Au fur et à mesure de la représentation, ce qui déroute ou intrigue (les déplacements ralentis, les corps qui s’évitent, les vidéos minimalistes d’Anna Bertsch, entre « expérience de mort imminente » et incision lumineuse à la Lucio Fontana) résonne peu à peu avec ces interstices du livret, offrant à l’intellect une saveur neuve et, qui plus est, en accord avec le mot. En dépit d’une direction d’acteurs parfois limitée au plus conventionnel, on apprécie cette proposition qui stimule l’imaginaire et la réflexion sur l’œuvre sans jamais imposer une exégèse autoritaire.

Le couple-clé de la distribution convainc à moitié malgré ses évidentes qualités musicales, trop dépareillé : Rachel Nicholls, arrivée tardivement dans le projet pour remplacer Emily Magee, a des déplacements appliqués qui s’ajoutent à ceux économisés sur mesure pour la silhouette opulente de Torsten Kerl ; leur relation « en creux », au cours du duo, avoue plus d’indécision que de volontaire ascèse. Surtout, leur chant est aux antipodes : elle, voix saine et claire, ligne nette et sans bavure ; lui, timbre nasal et émission en soufflet, portamentos et intériorités languissantes. Nicholls dessine une Isolde impétueuse, avec des moyens vocaux déconcertants d’aisance et, ce qui est plus rare en Isolde, de juvénilité : rien ne semble à l’effort, mais le timbre parfois vert dans l’aigu demande à arrondir ses éclats, comme à mûrir les zones d’ombre et les couleurs du personnage – pour l’instant tout de franchise. Kerl, à l’inverse, est un Tristan torturé, malléable, irrégulier voire imprécis parfois, néanmoins profondément éloquent dans toutes les facettes du personnage, faisant de ses singularités vocales les plus gênantes des outils expressifs toujours maîtrisés. Autour d’eux, Steven Humes (le Roi Marke), clair et sensible, offre également une vision plus jeune et humaine du personnage, quand la Brangäne de Michelle Breedt emporte l’adhésion, incarnation vibrante servie par un chant généreux, riche d’autorité et d’exaltation – moins gémellaire que de coutume avec son Isolde. Le soir du 18, Brett Polegato (Kurwenal) a quelques approximations au I malgré une présence vocale et dramatique électrique. Approximations également à l’orchestre, ici ou là, jusque dans les fanfares du II, avec des tempi selon Daniele Gatti souvent vifs ou chargés de rubato, mais ce Tristan symphonique va en se parachevant au fur et à mesure des actes : le prélude du III est somptueux, l’acte déploie ensuite une plasticité violente et la Liebestod, accordée à la nature vocale de Nicholls – donc plus lyrique que marmoréenne –, se conclut sur un étonnant crescendo. Un Tristan jusqu’au bout singulier.

C.C.

Notre édition de Tristan et Isolde : L’Avant-Scène Opéra n° 34-35.


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Michelle Breedt (Brangäne), Steven Hume (le Roi Marke) et Rachel Nicholls (Isolde, au centre). Photos : Vincent Pontet.