Madame Chrysanthème

Messager

le 23/03/2016

Opéra de Marseille

par Gérard Condé

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Sandrine Eyglier (Oyouki) et Annick Massis (Chrysanthème). Photo : Christian Dresse.

La résurrection en concert, pour un soir, de Madame Chrysanthème, glissée entre les représentations de Madame Butterfly (dont l’intrigue est issue indirectement du même roman de Pierre Loti), n’aura pas contredit le jugement de la postérité qui a fait de la « Tragédie japonaise » de Puccini un pilier du répertoire et de la « Comédie lyrique » d’André Messager (créée en 1893 au Théâtre de la Renaissance) une rareté délectable. Étape dans l’évolution du compositeur, plus personnelle que La Basoche (1890), moins « publique » que Véronique (1898) et ce qui s’en est suivi, cette partition d’une écriture où rien ne pèse, dont l’exotisme sublimé, diaphane, rappelle celui de Lakmé, exigeante pour les voix sans être ingrate, merveilleusement instrumentée, ne méritait pas l’oubli définitif et serait digne de revoir un jour la scène. L’accueil chaleureux que lui a réservé le public marseillais (augmenté de curieux venus parfois d’assez loin) ne trompe pas, d’autant qu’en l’absence de surtitrage ou d’un résumé détaillé dans le programme, suivre l’intrigue relevait de la divination.

L’intrigue ? Elle tient en deux phrases : l’enseigne de vaisseau Pierre (ténor), abordant au Japon, y contracte un mariage provisoire avec Mme Chrysanthème (soprano) par l’entremise de M. Kangourou-San (trial), blanchisseur, interprète et entrepreneur de spectacles ; mais la geisha ayant cédé au plaisir de chanter à nouveau en public, Pierre, qui se croit trahi par elle et par son frère Yves (baryton), rompt brutalement. En route vers la Bretagne, une lettre lui apprendra qu’il s’est trompé : elle l’aimait ; « les femmes sont toujours des femmes » conclura-t-il, (enfin) ému… Comme le notait joliment Léon Kerst dans Le Petit Journal, « théâtralement il n’y a rien ; mais c’est de ces riens-là, ne l’oublions pas, qu’est faite la poésie, et l’œuvre est toute charmante en sa grâce bleutée, un peu vague, un peu floue, parfaitement exquise au total ». On a pourtant tenu rigueur aux librettistes d’avoir introduit l’amour et la jalousie, absents du roman, pour entretenir un semblant d’action ; ce n’est pas faux mais du moins s’ensuit-il, à l’acte IV, un duo de réconciliation qui vaut tous les duos d’amour et, à la fin de l’épilogue, la lecture de la lettre et un dialogue en mélodrame d’une originalité absolue. Les mélodrames précédents étaient déjà remarquables et le passage du parlé au chanté se fait toujours sur le mot qui le commande.

Le sous-titre comédie lyrique suggère que la partition est placée sous le signe de la conversation musicale ; la maîtrise de Messager, en ce domaine, est déjà évidente, mais il n’a pas encore acquis la virtuosité dans la gestion du débit rapide qu’on admire dans Fortunio (1907). Les airs restent donc saillants. Chaque personnage a le sien. Celui, pétillant, de l’entremetteur – le rôle le mieux dessiné où Rodolphe Briand a déployé toutes ses ressources de chanteur-comédien –, « Je suis Kangourou-San, vi misieu » ; celui de Pierre, sentimental et lyrique (« Logis de bambou, de papier »), que Jean-Pierre Furlan a très bien dit, comme le reste, à cette réserve près que son timbre, approprié à des emplois de ténors plus rudes que charmeurs, manque de cette sensualité inhérente au lieutenant Loti. L’air de Chrysanthème « Écoutez ! C’est le chant des cigales », comme tout ce que Messager lui a confié, ne sacrifie pas à la virtuosité, aux envolées stratosphériques, mais requiert une belle diction, un phrasé juste, une ligne pure, toutes qualités que possède Annick Massis, seulement gênée par la tessiture requise de soprano lyrique, un peu basse pour elle, ainsi que par une stature et un port trop éloignés des minauderies de la petite geisha de Nagasaki. On n’oubliera pas son duo (censément accompagné au shamisen !) « Les harpes d’or » avec Oyouki (soprano), personnage secondaire pourtant doté d’un air ailé (« Colombes, colombelles ») – que Sandrine Eyglier avait appris par cœur, comme tout son rôle – et d’un autre duo « (Ah ! Sainte Kami ») avec Mme Prune (mezzo). Difficile de croire que cette dernière est une vieille bigote nymphomane quand la voix profonde de Lucie Roche, au physique de top-modèle, s’interposent. On admettra plus facilement qu’elle en pince pour le beau matelot Yves – Yann Toussaint, qui use de toutes ses ressources de baryton lyrique pour clamer « Je reverrai dans la lande bretonne ». Sous le rapport de la prononciation, il s’inscrit en tête de la distribution avec Sandrine Eyglier et Rodolphe Briand.

Pour les choristes comme pour les instrumentistes, la partition de Madame Chrysanthème exige autant de précision que de style. Victorien Vanoosten, chef assistant de l’Opéra de Marseille, y veille avec cette souplesse élégante qui stimule et obtient sans contrainte. Les équilibres entre les timbres étaient particulièrement soignés. Une note du programme indique qu’il a, en outre, dû rassembler diverses sources pour reconstituer la partition dans sa plénitude. Quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre.

G.C.