Kiss Me, Kate

Cole Porter

le 03/02/2016

Paris, Théâtre du Châtelet

par Chantal Cazaux

OEP519_1.jpg
De gauche à droite : Francesca Jackson (Lois/Bianca), Martyn Ellis (Premier homme au revolver), Christine Buffle (Lilli/Kate), David Pittsinger (Fred/Petruchio), Daniel Robinson (Second homme au revolver). Sous la table : Alan Burkitt (Bill Cahoun). Photo : Marie-Noëlle Robert / Théâtre du Châtelet.

 

On ne change pas une équipe qui gagne. Après quatre Sondheim (A Little Night Music, Sweeney Todd, Sunday in the Park With George, Into the Woods) et The King and I en 2014, le metteur en scène Lee Blakeley revient au Châtelet pour le musical signé Cole Porter, Kiss Me, Kate – bijou de théâtre dans le théâtre où une troupe de comédiens donnant en tournée La Mégère apprivoisée de Shakespeare se déchire en coulisse aussi bien qu’en représentation. On y retrouve son sens de la gestion de l’espace – secondée ici par les décors ingénieux et mobiles de Charles Edwards. Explorant, au gré des jeux de lumières et d’obscurité d’Emma Chapman, toute l’intimité humaine d’un théâtre, ils dévoilent tour à tour son entrée des artistes et ses loges, son toit et ses coulisses, son plateau et sa régie. On reconnaît aussi la manière poétique de Blakeley de jouer avec la vidéo ou le dessin, et des références esthétiques qui renvoient à un âge d’or du cinéma musical : les costumes pétulants de Brigitte Reiffenstuel couvrent aussi bien le new look de Dior que le style élisabéthain revu par Hollywood, croisant le souvenir du film Kiss Me, Kate (George Sidney, 1953) et celui de La dolce vita. Quant à David Charles Abell, également « chez lui » au Châtelet (où après On the Town en 2008 il a partagé l’affiche avec Blakeley pour trois Sondheim), il mène bon train les forces de l’Orchestre de chambre de Paris, notamment pour les grands numéros dansés – on retient en premier lieu le Too Darn Hot où éclatent le talent de Fela Lufadeju (Paul), celui de Ryan-Lee Seager (en Maître de ballet bondissant), les claquettes endiablées d’Alan Burkitt (Bill Calhoun), et de façon générale les chorégraphies pleines de peps de Nick Winston où le lindy hop contamine de son swing les gambettes des spectateurs…

Essentiellement anglophone comme toujours, la distribution met en vedette une impétueuse Christine Buffle – que l’on préfère en Lilli, avec un So in Love profond et touchant, plutôt qu’en Kate, dont le I Hate Men se positionne un peu trop sur le passage. Son timbre lyrique s’offre avec humour une cadence avec flûte « à la Lucia », et s’accorde bien au baryton ambré et chaleureux de David Pittsinger – comme on aimerait l’entendre à Paris dans le rôle d’Emile de Becque de South Pacific ! Francesca Jackson compose une Lois Lane à l’abattage certain (avec un très drôle Always True to You… à rallonge), et Jasmine Roy impose son alto profond et percutant dans Another Op’nin, Another Show. Dans le rôle des deux malfrats fans de théâtre, Martyn Ellis et Daniel Robinson font mouche, clin d’œil à Laurel et Hardy inclus. Deux questions restent pourtant en suspens : pourquoi diable Cole Porter et ses librettistes Sam et Bella Spewack n’ont-ils pas profité de leur intrigue à tiroirs pour détourner sainement et avec humour l’édifiant épilogue de La Mégère apprivoisée ? Et, surtout : qu’allons-nous faire de 2017 à 2019 sans les musicals du Châtelet ???

C.C.


OEP519_2.jpg
Jack Harrison-Cooper (Gremio), Jasmine Roy (Hattie), Alan Burkitt (Bill Cahoun) et Fela Lufadeju (Paul, de dos). Photo : Vincent Pontet.