Capriccio

Richard Strauss

le 19/01/2016

Opéra national de Paris, Palais Garnier

par Chantal Cazaux

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Bientôt douze ans après sa création, la production de Capriccio mise en scène par Robert Carsen et créée à Paris en juin 2004 conserve sa grâce et sa magie. Le décor de Michael Levine, en faisant du Palais Garnier l’écrin à la fois sublime et trompeur d’une « conversation en musique » qui interroge l’essence même de l’opéra, donne une chair vibrante à ce débat esthétique en le doublant d’une illusion théâtrale raffinée, et où même le retour final à la réalité prend des allures de rêve éveillé. Testament lyrique de Richard Strauss choisi en 2004 par Hugues Gall en guise d’adieux à l’Opéra de Paris, Capriccio hausse ainsi la figure de La Roche, le directeur de théâtre dont la passion de produire et de mettre en scène est chevillée au corps, aux côtés de la Comtesse, mécène éclairée dont le cœur balance entre le compositeur Flamand et le poète Olivier sans jamais vouloir se décider. En déplaçant l’action pendant l’Occupation, les très élégants costumes d’Anthony Powell et le passage furtif d’un officier allemand – jetant un œil soupçonneux sur ces salons où l’on débat – rappellent l’époque de la création de l’ouvrage, en 1942 à Munich : Strauss et son librettiste Clemens Krauss semblaient alors s’extraire d’un monde en folie pour se consacrer à l’art le plus exigeant. Refuge qui est aussi combat, ravivé en ces temps actuels où l’art est redevenu la cible de nouveaux obscurantistes.

Après Solveig Kringelborn en 2007 et Michaela Kaune en 2012, Emily Magee – au lieu d’Adrianne Pieczonka initialement prévue – avait cette année la lourde tâche de succéder à Renée Fleming, qui avait créé la production en 2004 et y avait marqué pour jamais l’image d’une comtesse Madeleine perdue en son miroir. La comparaison est cruelle en termes de vocalité, Magee affichant une voix aux coloris souvent pincés, des intonations précautionneuses, un phrasé aride : la luxueuse volupté du chant de Fleming est un regret qui parcourt la soirée et amoindrit la beauté et l’émotion intrinsèques du tableau final. Néanmoins cette Madeleine tient son rang quant à sa présence intense, qui sait osciller entre frivolité et gravité, et au détail de ses nuances. Autour d’elle se détachent, remarquables, le La Roche de Lars Woldt, truculent mais aussi émouvant, kaléidoscopique dans ses teintes et intentions, et le Flamand de Benjamin Bernheim, dont le chant à la fois solaire et velouté concilie charme et flamme dans une permanente aisance. L’Olivier de Lauri Vasar paraît, en comparaison, plus anguleux – sans pour autant démériter –, ce qui fait certes pencher la balance de la séduction du côté du compositeur… Wolfgang Koch dessine un Comte précis et soigné, qui se « lâche » admirablement aux côtés d’une Clairon de panache malgré quelques faiblesses dans le grave, Michaela Schuster (remplaçant Daniela Sindram pour toute la série de représentations). Malicieux et formidable Monsieur Taupe de Graham Clark, mi-Mime échappé de son souterrain, mi-Puck observateur des humains qui l’entourent – ne voudrait-il pas escalader le rideau de scène comme le lutin du Midsummer Night’s Dream carsénien ? Un Songe aixois qui, d’ailleurs, s’invite aussi par le truchement des chanteurs italiens (Chiara Skerath, très drôle, Juan José De León, au timbre un peu terne), présentant leur numéro à la Comtesse avec les accessoires des Artisans devant le duc d’Athènes… Sans-faute du Majordome de Jérôme Varnier, délicieuse Danseuse de Camille de Bellefon et excellent octuor de Serviteurs, joueurs et très exacts.

Tous sont soigneusement conduits par la direction à la fois analytique et pleine de vie d’Ingo Metzmacher, qui mène bon train la « conversation » et ses infimes inflexions, crée des pastiches distancés sans jamais les détacher de l’ensemble, fouette le grand octuor en en tenant les rênes pour chacun et laisse s’épancher des parfums évanescents d’un Orchestre de l’Opéra en grand soir, dont les solistes délivrent notamment un Sextuor initial à la poésie subtile. Ne manquez pas cette œuvre qui sonde les mystères de l’opéra, ni cette production qui, en semblant les dévoiler, les rend plus fascinants encore.

C.C.

Notre édition de Capriccio : L’avant-Scène Opéra n° 152


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Lauri Vasar (Olivier), Lars Woldt (La Roche), Michaela Schuster (Clairon), Wolfgang Koch (le Comte), Emily Magee (la Comtesse), Benjamin Bernheim (Flamand). Photo Vincent Pontet / OnP. En haut : photo de la reprise de septembre 2012, avec Michaela Kaune. © Elisa Haberer / OnP.