Chérubin

Massenet

le 16/10/2015

Opéra national de Montpellier

par Gérard Condé

OEP502_1.jpg

Le propos de cette adaptation, par Henri Cain, d’une pièce naufragée de Francis de Croisset, se situe entre le « presque rien » et le « je ne sais quoi ». Le héros, emprunté à Beaumarchais, est censé y apprendre à 17 ans ce qu’il savait déjà à 13 : les illusions et les peines de l’amour. Monté au ciel entre les bras d’une danseuse, l’Ensoleillad, il se consolera dans le giron d’une paysanne plus sensible (Nina)… en attendant mieux. Tout cela, cousu de fil blanc, pourrait laisser indifférent si la musique n’éveillait des sensations plus ambiguës et plus profondes.

Car on a beau s’imaginer connaître tout ce dont peuvent être capable la plume virtuose, l’inspiration intarissable de Massenet et sa capacité de renouvellement à l’intérieur d’un style si personnel qu’on l’identifie d’emblée, la surprise commence dès les rumeurs de la fosse où, avant le lever du rideau, les cuivres révisent des traits acrobatiques dont la pétulance préfigure celle de Pétrouchka. La modernité de Massenet est un domaine qui reste encore à explorer.

Le premier enregistrement de Chérubin (en 1991, avec une distribution de haut vol : Frederica von Stade, Samuel Ramey, Dawn Upshaw, June Anderson) avait été unanimement salué comme une révélation. Depuis lors, cependant, les reprises scéniques de cette comédie lyrique créée en 1905 à l’Opéra de Monte-Carlo (avec Mary Garden, Marguerite Carré et Lina Cavalieri !) se comptent sur les doigts d’une main : Monte-Carlo en 1998 et Cagliari en 2006 – dont un DVD a gardé la trace.

Celle de l’Opéra national de Montpellier aura eu le double mérite, d’une part, de rappeler les qualités théâtrales de l’ouvrage, en dépit des inégalités du livret que l’invention à jet continu du compositeur relègue au second plan, et d’autre part, de confirmer le talent de Valérie Chevalier (la nouvelle directrice) qui élabore des distributions sans failles où figurent maints chanteurs dont l’avenir est encore devant eux…

Au premier rang, Marie-Adeline Henry (très remarquée dans l’Armide de Lully à Nancy puis à Beaune) dans le rôle-titre : tant par sa présence scénique, dès son entrée-surprise, que par sa sûreté vocale et la variété de ses nuances dans tous les registres d’une tessiture assez longue, son engagement rend crédibles les affects les plus improbables du héros. Çigdem Syarslan, éblouissante Ensoleillad, ne se contente pas de vocaliser impeccablement : son timbre chaud, expressif, ajoute à l’ambiguïté du personnage. Touchante et juste, Norma Nahoun confère de l’épaisseur à la (trop) naïve Nina. Michèle Lagrange (la Comtesse) et Hélène Delalande (la Baronne) mériteraient mieux que d’être traitées en dindes aristocrates sur le retour. Parmi les hommes, seul le Philosophe peut briller au fil d’interventions régulières dont la bonhomie le plus souvent niaise ne facilite pas la tâche de l’interprète. Malgré le costume dérisoire dont l’a affublé Vanessa Sannino (smoking noir et tutu blanc), Igor Gnidii ne démérite pas. Moins exposés mais bien en voix, Jean-Vincent Blot (l’Aubergiste), Philippe Estèphe (le Comte), François Piolino (le Duc) et Julien Véronèse (le Baron) font mouche à chaque réplique.

Dans le décor unique de Macha Makeïeff, où l’on devine un motel californien des années soixante, la mise en scène de Juliette Deschamps s’attache à rendre sensible, sinon crédibles, les péripéties bien anodines du livret. Elle a du rythme et ne tourne le dos ni à l’émotion (le dépit de Nina, la désillusion de Chérubin), ni à la tendresse (le duo avec l’Ensoleillad), ni à la cruauté (le « Je t’aime ! » du héros lancé à la figure de Nina).

La direction musicale de Jean-Marie Zeitouni, qui manquait d’invention et de souplesse au premier acte, s’est beaucoup affinée par la suite, obtenant des membres de l’Orchestre national de Montpellier de vraies subtilités, des nuances et des alliages qui font le prix des interprétations dignes de ce nom. En outre, le chef tient et soutient les chanteurs sans les priver de leur part de liberté. Ainsi « Tout le monde est heureux à Montpellier » comme l’écrivit Massenet sur une partition de Werther offerte à son ami montpelliérain, le peintre Ernest Michel. Une information glanée dans un article passionnant de Sabine Teulon Lardic dans le copieux programme de salle.

G.C.


OEP502_2.jpg
Photos : Marc Ginot.