Tosca

Puccini

le 13/10/2014

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Chantal Cazaux

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Ludovic Tézier (Scarpia), Marcelo Álvarez (Cavaradossi) et Martina Serafin (Tosca).

 

Vingt ans après la mise en scène de Werner Schroeter, l’Opéra de Paris présente une nouvelle production de Tosca, plutôt réussie – même si l’on aurait aimé qu’elle s’impose d’une autorité plus impérieuse.

Comme pour La Traviata de Benoît Jacquot récemment, la mise en scène de Pierre Audi fait ici le choix d’un classicisme recadré par des options scénographiques imposantes. La Traviata écrasait ses crinolines et redingotes dans la solitude d’un décor à la fois nu et monumental, époque Napoléon III assumée. Tosca déroule ici son église, son bureau du gouverneur et son peloton d’exécution sous le poids d’une croix gigantesque, époque Napoléon Ier au rendez-vous. Chaque fois, un tableau de maître sert de point d’entrée dans les personnages : c’était l’Olympia de Manet pour Violetta la dissolue, ce sont Les Oréades de Bouguereau pour Mario le peintre libre-penseur. Un néo-classicisme de bon aloi pour ces grands titres présentés à Bastille et destinés à drainer le public ?

Ici encore, une direction d’acteurs plus affûtée aurait évité quelques détails laissés à l’abandon – et d’autant plus criants que l’œil du spectateur les perçoit facilement sur ce fond de tradition visuelle : un Cavaradossi torturé mais au costume impeccable, un bourreau d’opérette tout cuir et muscles mais à la présence inutile, un Marcelo Álvarez à la gestuelle moulinante laissée à vau-l’eau… Mais la cohérence du tout compense ces points de friction, grâce à la puissance du décor de Christof Hetzer et plus encore aux admirables éclairages de Jean Kalman – qui portent à eux seuls l’arche dramaturgique du troisième acte, déplacé ici de la terrasse du Château Saint-Ange aux bords marécageux du Tibre.

Le plateau vocal habite par ailleurs remarquablement cet univers un rien contraint, et le tempérament vocal de chacun est à même de pallier une présence physique plus convenue – voire malhabile. C’est le cas de Marcelo Álvarez qui, malgré sa tendance à l’éclat ou au spinto inopiné, module son chant, y cherche des nuances raffinées et une musicalité permanente : on oublie l’académisme des postures pour saluer les intentions souvent subtiles. Souffrant le soir de la première (le 10 octobre), Ludovic Tézier a finalement dû être remplacé trois jours plus tard par George Gagnidze, prévu initialement en alternance à compter du 24 octobre. Ce dernier délivre un Scarpia éminemment musical, jamais histrionique, jouant sur le venin plus que sur la force : son timbre n’a pas l’ampleur dantesque qui pourrait servir la part carnassière du personnage, mais dessine un félin racé – et qui « meurt bien », comme dirait Tosca. Quant à Martina Serafin, voix longue – aux aigus un rien durcis en début de soirée mais ensuite de belle plénitude –, timbre généreux – la petite nasalité du medium, couplée à l’opulence des couleurs et à un vibrato volubile, indispose autant qu’elle fascine l’oreille, en rappelant quelque grande devancière… –, nature altière et vivace qui sait composer en bouquet Floria la jalouse et Tosca la farouche : elle tient la soirée de bout en bout et impose une incarnation évidente.

Impeccables comprimari... et seul regret, mais de poids : la direction musicale de Daniel Oren, qui retrouve les péchés mignons déjà entendus lors de… Traviata il y a quelques mois, mais les démultiplie désormais. Imprécision d’ensemble – et conséquemment décalages de l’orchestre –, neutralisation de l’architecture – même la séance chez Scarpia manque de cette tension en crescendo qui doit ici vous happer si sûrement –, tempi ralentis, floutage de l’orchestre où l’on peine parfois à distinguer les coloris… Dommage, comme la sonorisation du concert au Palais Farnèse, qui nous prive d’un effet de lointain pourtant intrinsèque à l’action.

Belle Tosca, certes, mais qui ne nous renverse pas absolument et aurait mérité mieux encore.

C.C.

Voir aussi notre édition de Tosca : L’Avant-Scène Opéra n° 11.


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Martina Serafin (Tosca) et Marcelo Álvarez (Cavaradossi). Photos : Charles Duprat / Opéra national de Paris.