Madame Curie

Elzbieta Sikora

le 15/11/2011

Maison de l'UNESCO, Paris

par Chantal Cazaux

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Anna Mikołajczyk (Marie Skłodowska-Curie) et Paweł Skałuba (Pierre Curie).


En 2008, l’Assemblée générale des Nations unies a proclamé 2011 Année internationale de la Chimie – 2011, qui est aussi le centième anniversaire du second Prix Nobel obtenu par la scientifique polono-française Marie Skłodowska-Curie (1867-1934), en chimie précisément, après celui de physique obtenu conjointement avec son mari Pierre Curie en 1905. Logiquement, 2011 fut donc proclamé Année Marie Curie par les Académies des sciences de Pologne et de France, et célébrée comme telle par nos deux républiques. 2011… qui est par ailleurs l’année (ou plutôt le semestre, à partir du 1er juillet) où la Pologne a pris la présidence tournante de l’Union européenne. Voilà pour l’actualité, brûlante comme le radium découvert par Marie Curie, de ce nouvel opus de la compositrice – polono-française elle aussi – Elżbieta Sikora (née en 1943, et qui vit à Paris depuis 1981), et de sa création mondiale franco-polonaise : à la Maison de l’UNESCO le 15 novembre, puis à l’Opéra Baltique de Gdańsk le 25.

Marie Curie, c’est donc l’histoire d’une femme scientifique au tournant des XIXe et XXe siècles ; d’une Polonaise qui s’installe en France, tandis que son pays a disparu de la carte d’Europe, partagé entre la Russie, la Prusse et l’Autriche ; de la première femme à recevoir un Prix Nobel, et la seule personnalité scientifique à en avoir obtenu deux dans deux disciplines différentes (physique et chimie) ; d’une épouse et mère qui mêle famille et travail, a son mari pour collègue et aura sa fille Irène pour assistante, le tout en ce début de XXe siècle ; d’une femme qui perd celui qu’elle aime en un accident soudain, puis retrouve l’amour dans les bras d’un ami… un peu plus jeune, marié et père de famille, ce qui provoque un scandale public à la hauteur de la morale sévère de 1911 ; d’une scientifique dévorée par son invention, corps et âme – l’âme heureuse sans doute, mais le corps ravagé, radieuse et irradiée à la fois.

Chacune de ces particularités, chacun de ces exploits ou de ces drames, pourrait à lui seul devenir l’enjeu propre et principal d’un livret d’opéra ! Celui d’Agata Miklaszewska, qui a l’avantage d’être concis et rythmé, équilibré entre dialogue vrai et propos oniriques, réparti entre solos, ensembles et chœurs, a pourtant vu « trop grand » en se voulant un panorama biographique de cette vie d’exception. Un peu comme le livret récent de Christophe Ghristi pour l’Akhmatova de Bruno Mantovani (2011 aussi), il oublie l’arc dramatique pour s’aplanir en une succession de tableaux, un album-photo certes chapitré mais pas architecturé. Le programme annonce 30 scènes en trois actes, on ne sent malheureusement pas ces derniers. Grande différence avec Akhmatova néanmoins : le sens de la proportion de Miklaszewska, son propos à la poésie imagée et bouillonnante mais jamais auto-satisfaite, empêche toute longueur et tout ennui.

La partition d’Elżbieta Sikora est elle aussi bouillonnante, généreuse, souvent percussive et cuivrée – peut-être pour s’approcher de la luminosité mortelle du radium. Elle enveloppe de son énergie le rôle-titre, ne s’appesantit jamais en langueurs inutiles, se colore de touches fines et vives – et plus souvent de graves grondant en pédales anxieuses. Le langage de la compositrice, qui mêle orchestre et informatique, est volubile et nourri, poétique aussi : la déploration de Marie sur le corps de son époux, « Pierre, je veux te dire… », est un bijou d’émotion et de grâce vocale. Car l’écriture vocale de Sikora, pour être ample et bousculée, n’en est pas moins cohérente, mêlant le geste ensauvagé et le mélodisme qui marque l’oreille. On préfère la partie de Marie, qui s’ouvre sur un bel ambitus aussi profond que lyrique, à celle des voix masculines, plus académiquement égales de registre. Sans doute la sonorisation informatisée des voix participe de la difficile compréhension du texte – hormis les propos parlés ou émis dans un medium plus sage. On aurait aimé que Wojciech Michniewski, à la tête de l’orchestre de l’Opéra Baltique de Gdańsk, prenne plus à bras-le-corps cette partition touffue et insistante, pour lui insuffler le relief en creux, les plages de repos ou les élans construits qui, en ce soir de première mondiale, ont fait défaut.

On saluera avec enthousiasme la composition d’Anna Mikołajczyk, habitée par son personnage d’une façon prenante et juste. La voix semble déjà posséder tous les recoins du rôle, l’actrice, corps nerveux et sensible, est précise, jamais excessive et pourtant exaltée. Si ses partenaires ne déméritent pas musicalement, ils restent bien en deçà d’un point de vue théâtral, souvent gauches et peu impliqués. Faute sans doute à une mise en scène à la naïveté désarmante et gênante : Marek Weiss grime ses personnages plutôt qu’il ne les réinvente (Einstein a sa perruque et la Loïe Fuller ses ailes), laisse les chœurs à eux-mêmes (il ne suffit pas de citer visuellement La Classe morte de Kantor, encore faut-il vérifier que les journaux que déploieront les choristes n’affichent pas involontairement de pub pour déodorant en grand format…), bref, se situe bien loin de la partition et de son interprète principale en termes d’honnêteté dans le travail, d’investissement dans la réflexion, de sérieux dans l’engagement. Une vraie faute de goût pour un tel projet.

On conserve néanmoins le plaisir d’une partition à la belle énergie, d’une interprète saisissante, d’un sujet aux multiples ancrages flamboyants… et l’espoir qu’une future production saura la pimenter d’une dramaturgie solide.

C.C.
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Tomasz Rak (Paul Langevin) et Anna Mikołajczyk (Marie Skłodowska-Curie).


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Anna Mikołajczyk (Marie Skłodowska-Curie) et Marta Siewiera (Irène). D.R.