La Traviata

Verdi

le 09/07/2011

Festival d'Aix-en-Provence, Théâtre de l'Archevêché

par Chantal Cazaux

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Si, au Grand Théâtre de Provence, Le Nez défie la critique par son enthousiasmante réussite, dans la cour de l’Ancien Archevêché, La Traviata la défie aussi – mais pour d’autres raisons. Inhérentes au lieu tout d’abord : rarement comme avec Verdi on a ce sentiment d’une fosse qui absorbe et dessèche l’orchestre, en déséquilibre les pupitres et les couleurs. Pourtant à la tête du London Symphony Orchestra, Louis Langrée ne parvient pas à pallier cette acoustique cruelle et laisse souvent une impression de timbres étriqués, d’interventions qui dépassent ici ou là, de saveurs acides quand on voudrait une italianité plus enveloppante. Avec un Prélude malheureusement imprécis (et dans cette cour, le moindre décalage est comme vu à la loupe), rattrapé néanmoins par un très beau prélude du troisième acte, l’orchestre verdien n’est pas, ce soir-là, au rendez-vous.

Paradoxalement, c’est peut-être ce filtre appliqué à l’orchestre qui nous permet de mieux entendre la Violetta que tout le monde attend, Natalie Dessay. Sa voix légère, souvent à fleur de « passer » la rampe, est au moins préservée des éclats et du volume qu’une autre fosse, une autre salle, ne manqueraient pas de dresser entre elle et le public. Violetta est-elle pour Dessay un contre-emploi ? un fourvoiement ? une reconversion ? un adieu aux armes ? ou une manière de nous questionner sur l’interprétation lyrique, ses codes et ses limites ? On joue bien Bach au piano, on transcrit, on transpose – pourquoi ne pas imaginer un concerto pour alto magnifiquement joué par un violon… du moment qu’il en a toutes les notes. Ou alors… même s’il ne les a pas toutes ? Une Violetta légère, menue de volume, si elle est une Violetta crédible et sensible, pourquoi pas ? Mais une Violetta qui force un medium récalcitrant pour qu’il sorte, qui expose un trou ou une raucité, et qui tend même ses aigus, nous met-elle mal à l’aise parce qu’on sent Dessay au bord de sa voix, ou bien une Traviata qui s’épuise à vivre ? Quand elle est interprétée avec l’engagement de la soprano française, avec son instinct théâtral puissant, l’énigme se résout au troisième acte : miraculeusement, celui qu’on dit le plus éloigné de sa vocalité légère, celui qu’on dit le plus exigeant sur le plan de l’endurance et du galbe profond de la voix, c’est celui-là qui est son triomphe et son grand geste d’artiste, c’est dans celui-là qu’elle nous atteint par l’adéquation parfaite entre son fil di voce – volontaire ou pas –, son corps ténu qui remplit tout le plateau de sa présence de pantin manipulé, et son visage nu que nos regards dévorent. Sa mort (debout, s’effondrant seulement à la fin du dernier accord de l’orchestre) est autant un salut à la musique qu’un hommage au jeu théâtral, cette quatrième dimension qui permet seule à Dessay d’entrer en Violetta, de nous proposer sa Violetta, failles et perles mêlées, et indissociables.

La direction d’acteurs de Jean-François Sivadier a sans doute porté au meilleur de lui-même ce tempérament naturel : jamais la tension ne se dénoue, tout est habité et porté, du moindre mot au moindre geste, dans une nervosité inquiétante comme la fièvre (que les tempi de Langrée, allants et sans mollesse aucune, avivent). L’Alfredo de Charles Castronovo ne démérite pas face à une telle partenaire : fin musicien, toujours attentif à la nuance et à l’élégance du style – même si sa projection « rentrée » noie un peu son italien –, il compose un amant à la timidité violente, impulsif, sincère toujours. Un peu jeune pour le rôle, Ludovic Tézier campe un Giorgio Germont très bien chantant, osant des longueurs de phrase racées, plus discret dans son expression que ses partenaires. On aurait aimé que la conception d’ensemble – mise en scène de J.-F. Sivadier et scénographie d’Alexandre de Dardel – soit aussi lisible. Mais on reste à l’extérieur de ce lieu imprécis, décor unique qui débute en plateau de répétition, façon « théâtre dans le théâtre », glisse en squat miséreux pour terminer en grenier abandonné (en passant, chez Flora, par un loft version Factory : scène très réussie celle-là, saluons au passage les très beaux éclairages de Philippe Berthomé). Heureusement, la présence des acteurs-chanteurs remplit souvent ce grand vide inhabité.

Une Traviata, plus que tout, singulière. C’est sa force et sa limite, et c’est sa raison d’être.

 C.C.


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Photos Pascal Victor.

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