Platée

Rameau

le 10/04/2011

Stadsschouwburg, Amsterdam

par Harry Halbreich

OEP139_1.jpg
Marcos Fink (Jupiter), Colin Lee (Platée).

 

A ma grande tristesse, Rameau n’est pas aimé à Bruxelles, où on lui préfère de loin Haendel et Vivaldi, que ce soit à la Monnaie de Peter de Caluwe ou au « Bozar » de Christian Renard. Heureusement, Paris et Amsterdam sont proches, d’où la rare aubaine de deux chefs-d’œuvre ramistes la même semaine. Mais si Naïs (à Paris, à la Cité de la Musique de Paris et en version de concert) est un joyau presque inconnu, Platée en revanche est une œuvre célèbre, bénéficiant souvent d’excellentes productions. Mais il ne me souvient pas d’en avoir vu d’aussi époustouflante, d’aussi électrisante, que celle que nous a offert l’Opéra d’Amsterdam, non point dans sa grande salle du Muziektheater, mais dans le cadre opportunément plus intime de la Stadsschouwburg (théâtre municipal). Platée est, il est vrai, un «ballet bouffon», mais ici entraîné par le personnage qui porte si opportunément son nom.

La Folie, c’est la stupéfiante Inga Kaina, colorature lettone dont l’éblouissante virtuosité ne semble point connaître de limites. Et c’est le spectacle effectivement le plus fou, le plus déjanté, mené à un train d’enfer, dans un kaléidoscope d’images, de couleurs bariolées mêlant costumes d’époque (dans quelques rares chorégraphies à l’ancienne) et fraîches tenues d’aujourd’hui, jupes courtes coquines des filles, tenues champêtres – chapeaux inclus – des garçons, en une étourdissante succession de danses, de pantomimes, d’acrobaties (parfaite maîtrise dans la synchronisation de mouvements à la vitesse périlleuse). On en a le souffle coupé, et on se rend compte, par rapport à la Naïs parisienne, de tout ce qu’une mise en scène (celle de Nigel Lowery avec la chorégraphie d’Amir Hosseinpour mérite l’épithète de « géniale ») peut ajouter pour faire d’un opéra de Rameau l’exemple le plus accompli d’une œuvre d’art complète (que le Gesamtkunstwerk wagnérien semble poussif à côté !).

Musicalement, on n’a pas lésiné non plus : René Jacobs à la tête de l’Akademie für alte Musik de Berlin, et le chœur de l’Opéra d’Amsterdam, très à l’aise dans la prononciation française. Mais venons-en à l’(anti-)héroïne par l’incarnation de laquelle l’œuvre vit ou meurt. Certains interprètes tirent sur le registre de haute-contre en campant une nymphe des marais quelque peu androgyne. Rien de tel ici. Colin Lee, Anglais d’origine sud-africaine, est un solide ténor sans une ombre de féminité. Sa Platée est une grosse dondon accoutrée, chapeau rond compris, en femme de ménage venue du fond de sa province-marécage, affublée d’un faux nez retroussé, pas même laide, simplement dépourvue de tout charme. Mercure (l’excellent ténor suédois Anders Dahlin) apparaît ici en officier en kaki, galonné et en casquette, avec une fine moustache et une élégance un rien efféminée. Cithéron (le baryton hollandais Martijn Cornet) lui donne parfaitement la réplique en boy-scout en culotte courte, avant de concentrer sur lui à la fin toute l’ire de la malheureuse Platée. Jupiter, c’est la solennité amusée, un peu grosse, de la solide basse Marcos Fink. L’Amour (puis Clarine), la grâce acidulée de Johannette Zomer, Junon la majesté à la fois outragée et pompeuse d’Anna Gravelius. Mais le coup de maître – coup de théâtre de cette merveilleuse production –, c’est, comme il se doit, à la fin qu’on le trouve. Après deux heures de folie déchaînée, avec un âne vivant et un gros homme-oiseau, Platée, contrairement à l’indication du librettiste, ne prend point sa course pour se précipiter dans son marais. Dépouillée de sa robe d’apparat, elle reste là, devant tout le monde, grosse, laide et nue, immobile, étouffant un sanglot, totalement humiliée – là, et je doute que ç’ait été l’intention de Rameau, on ne peut s’empêcher d’avoir fortement pitié d’elle, car si elle est bête (d’une bêtise pas pire que celle de toutes les lectrices de revues people qui se font frisotter sous le casque de leurs coiffeurs !), elle n’a pas une once de méchanceté et ne mérite nullement un sort aussi cruel. Point d’orgue conclusif, opportunément bref d’ailleurs, corrigeant par l’émotion la sécheresse autrement insupportable du propos de l’œuvre.

H.H.
OEP139_2.jpg
Anna Grevelius (Junon), Marcos Fink (Jupiter), Colin Lee (Platée), Johannette Zomer (L'Amour/Clarine).

OEP139_3.jpg
Anders J. Dahlin (Thespis/Mercure). Photos Ruth Walz.