Siegfried

Wagner

le 11/03/2011

Opéra national de Paris, Opéra Bastille

par Chantal Cazaux

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Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime). Crédit : Elisa Haberer / Opéra national de Paris


Sa Walkyrie, en mai 2010, nous avait laissé espérer que le Ring mis en scène à Paris par Günter Krämer finirait par trouver puissance et poésie. Las, Siegfried, cette année, renoue très exactement avec les défauts criants de son Rheingold : une incohérence absolue des niveaux de lecture juxtaposés d’acte en acte, une fâcheuse tendance au remplissage gratuit, une cruelle absence d’idée dans les moments clés.

Incohérence ? Pour Zaza Napoli, tapez (acte) I. Dans un loft industriel avec culture de cannabis clandestine, on nous propose une vision humoristique de Mime en femme au foyer dépassée par son grand rejeton à dreadlocks. Pour Bob Denard, tapez II. Qui nous la joue post-colonial, avec un Fafner-barbouze, trafiquant d’armes qui règne en petit roi sur sa tribu de porteurs. Pour Leni Riefensthal, tapez III. Où l’on revient aux portes ouvertes enfoncée par Krämer depuis le Prologue de 2010, à savoir une Germania « IIIe Reich » symbolisée par un gigantesque escalier qui prend tout le plateau. Pour trouver l’unité de tout cela… revenez au menu principal. Remplissage ? Inutiles, les entrées et sorties sans queue ni tête (si l’on peut dire…) des porteurs d’armes, ou les figurants éphémères de la forge et leur pseudo-chorégraphie. Absence d’idée ? Günter Krämer, qui n’avait pas traité scéniquement le voyage au Nibelheim du Rheingold, reste fidèle à lui-même et… descend le rideau quand Siegfried va à la rencontre de Brünnhilde. On reste pantois de cet abandon par KO devant la fonction de metteur en scène, assumé sans retenue. Cela s’appelle se moquer du monde (du spectateur, et du producteur).

Si l’on se prend à applaudir aux saluts, c’est parce que quelques artistes exceptionnels sauvent la soirée. En premier lieu, Philippe Jordan, qui sculpte une pâte orchestrale puissante et féline – parfois sans concession pour les voix, mais avec une fébrilité à fleur de peau dans les cordes qui transporte l’auditeur au cœur de la partition. Le grand triomphateur de la soirée est Wolfgang Ablinger-Sperrhacke : à l’aise dans son Mime comme un poisson dans l’eau, il s’amuse comme une folle (!) de son personnage, croqué d’ailleurs avec justesse par Krämer. Ses caprices, ses pinaillages et ses attentions hypocrites, son monde en vase clos et sa peur de l’extérieur, fonctionnent parfaitement avec la fée du logis ratée qui survit entre ménage et décoration ringarde. Face à lui, Krämer imagine un Siegfried benêt, poupon marchant à l’aventure bras écartés, sans héroïsme aucun ; ce parti pris, qui appauvrit plus encore l’aura du personnage, se radicalise en un costume qui souligne ici la rondeur de l’interprète. Torsten Kerl a l’élégance de jouer le jeu entièrement, et ce n’est pas lui qu’il faut blâmer si son Siegfried n’exprime, du coup, ni enjeu ni drame. Vocalement un peu court aux actes I et II, il passe paradoxalement le III avec aisance, nous gratifiant de bout en bout d’une présence au mot remarquable.Si Peter Sidhom est décidément un Alberich au timbre élimé, si Juha Uusitalo offre un Wanderer sans relief particulier, Stephen Milling déploie en Fafner une voix somptueuse, Qiu Lin Zhang est une Erda charnelle et touchante, et Katarina Dalayman – malgré un dernier aigu arraché – se réveille en grande forme de son sommeil magique. Et pourtant, comme une vraie raison lui manque pour cela ! comment s’enthousiasmer amoureusement pour le Siegfried infantile et pâlot imposé par Krämer ? Comment habiter la dernière scène, que Krämer laisse se dérouler a volo, sans dramaturgie aucune, laissant l’auditeur à la longueur de la musique plus qu’à son souffle intérieur ? Et le faire sans tomber des hauteurs de l’escalier si abrupt, ce qui finit par être la seule préoccupation du spectateur tant le dispositif scénique est périlleux… Pour son incapacité à bâtir un monde et avoir une vision qui lui soient propres et sensés, comme pour sa capacité à entraver les qualités de ses interprètes et à combattre la beauté d’une œuvre, on en veut à Günter Krämer, décidément.

C.C.
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Torsten Kerl (Siegfried) et Stephen Milling (Fafner) Crédit : Charles Duprat / Opéra national de Paris

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Katarina Dalayman (Brünnhilde) et Torsten Kerl (Siegfried). Crédit : Elisa Haberer / Opéra national de Paris