Magdalena Kozena : Lettere amorose

le 07/02/2011

Paris, Théâtre des Champs-Elysées

par Chantal Cazaux

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Photo Alvaro Yanès.

 


L’Art poétique
de Magdalena Kožená

 « Récital » ne serait certes pas le bon mot pour désigner la soirée musicale offerte par Magdalena Kožená au TCE. Dans le plus bel esprit de la musique de chambre, la mezzo-soprano est partie intégrante du consort de violes viennois Private Musicke : au milieu d’eux, en retrait même parfois lors des pièces instrumentales. Se faisant l’écho de leur disque commun également intitulé Lettere amorose, un programme d’une belle cohérence nous fait voyager de Caccini à Monteverdi, Sigismondo d’India à Barbara Strozzi, selon toutes les modalités expressives de ce mitan du XVIIe siècle : un recitar cantando aux accents ensauvagés, un stile rappresentativo à l’expressivité immédiate, une vitalité rythmique toujours dansante.

De la musique avant toute chose, disait Verlaine en résolvant par ce simple vers poétique la vieille querelle musica / parole. Et pour cela préfère l’impair… sans rien en lui qui pèse ou qui pose… De fait, neuf musiciens au naturel pour faire de la musique ensemble, de ce « faire » plastique et sensuel qui recrée l’œuvre à chaque fois : sourire complice, regard qui se cherche et se trouve, élan du corps, joie sensible et communicative, et pieds nus de la mezzo qui entre non « en scène » mais sur le terrain d’où tout cela va émerger, sur le sol terrien d’où va monter la voix, le cri, le rire ou le déchirement. Et la voix sera tour à tour dure ou feulante, jubilante ou implorante, et le consort feutré ou cinglant, gracieux ou nerveux.

Et cet impair… où l’indécis au précis se joint. Un répertoire que l’on ne peut ni jouer ni entendre comme « au récital », luthiste assis sur sa chaise ou spectateur calé dans son fauteuil ! Mais un répertoire qui déplace l’accent, superpose les appuis, nous inonde d’hémioles, d’iambes, nous rapprocherait presque d’un jhala endiablé où l’on ne sait qu’admirer le plus, de la virtuosité rythmique ou du sentiment qui monte en nous que la musique envahit le corps, le bouscule, le déhanche, le fait danser enfin. Kožená et les musiciens nous offrent ces beaux moments d’esprit et de jeu, raffiné et sensuel, où l’on diffère l’appui à plaisir, où l’on démultiplie l’accent, où l’on surprend l’auditeur.

Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! Oublie que tu dis, que tu déclames, que tu chantes, et même que tu « représentes » ce que ton stile rappresentativo doit représenter, ou que tu réalises un « récital » de recitar cantando : « sois » simplement le sanglot, l’appel lancinant, la berceuse enfuie, la femme éplorée, l’amant conquérant. Kožená dépasse là et l’éloquence et le théâtre : et je suis la Cruda Amarilli à qui elle s’adresse, et sa voix sort de scène pour être au milieu de nous, en nous, et nous au milieu des musiciens.

Que ton vers soit la bonne aventure… Robe carmin, courte et simple comme un coquelicot – pieds qui sentent le sol, corps qui balance en musique – crinière en liberté – musique méditerranéenne dans ses saveurs mélodiques enrubannées, ses pulsations violentes – guitares et violes d’un autre temps mais aussi d’une autre couleur, mêlant camerata florentine et souvenir d’Al-Andalus : ces cordes pincées sont-elles guitares flamencas, kanoun égyptien, cymbalum tzigane ? Quelque part entre Comtesse aux pieds nus et Bohémienne auprès du feu, la mezzo morave et le consort viennois nous révèlent le verdict des cartes. Et tout le reste est littérature...

C.C.