Didon et Enée

Purcell

le 07/12/2008

Paris, Opéra-Comique

par Chantal Cazaux

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Les mots manquent parfois pour rendre compte de la beauté. Si celle d’une mise en scène est, comme la vraie beauté d’un être ou celle d’une idée, le résultat d’une élégance de l’âme, alors la Didon de Deborah Warner en offre un idéal appelé à compter dans l’histoire du théâtre et de l’opéra. Reprenant actuellement à l’Opéra-Comique sa production viennoise de 2006, Warner explore l’exercice dans sa dimension la plus poétique, créative, spirituelle. Jouant de l’idée de prologue, elle présente trois poèmes éclatant le prisme du drame amoureux (incommunicabilité, souffrance et plaisir…), insérant déjà une dose d’humour qui prépare aux ruptures de tons de Purcell, le tout par le biais de la grande actrice Fiona Shaw dont la déclamation anglaise vocifère et susurre, incarne et désincarne tour à tour. Sans se contraindre à la relecture pas plus qu’à la fidélité aveugle, Deborah Warner fait ensuite son miel des données de la musicologie, de l’Histoire, de nos regards contemporains, pour former un bouquet de présences mêlées : protagonistes en costumes d’époque, choristes en habits modernes, vagues de petites pensionnaires en jupettes venant irriguer le plateau de leur innocence et du souvenir de Chelsea où l’œuvre fut donnée en 1689. Dans une communauté de vue rare, les décors de Chloe Obolensky mêlent eux aussi forêt et palais, mosaïques et bateau, en réminiscences tour à tour vivifiées par les lumières somptueuses de Jean Kalman. Une unité magique se dégage de ce foisonnement de détails judicieux qui jamais ne tourne à la démonstration virtuose d’idées brillantes ; cela, grâce surtout à une direction d’acteurs fine, virevolante, présente dans chaque coin du plateau, dans chaque corps et chaque regard dont on sent bien le plaisir commun pris à l’entreprise. Grâce suprême, Warner peut se reposer ici sur des artistes de premier plan, dont on retiendra en premier lieu la Didon chair et ombre de Malena Ernman, voix de bronze puis de soie déchirée, trouvant en Christopher Maltman un Enée à sa (dé-)mesure. Mais tous sont à fleur de peau, de rire ou de larmes : les sorcières chipies, méchantes mais drôles – méchantes et drôles –, les suivantes mutines puis dépassées par la force du drame. Les Arts Florissants de William Christie sont un tapis vivant sous leurs pas, divertissant ou suspendu. Un long silence quand Didon renvoie Enée et reste sidérée de son propre geste, silence resté diamant noir tant le public l’était aussi, sidéré. De longues larmes à la fin, dans les rangs des spectateurs, quand Didon s’éteint et que l’on voudrait que la lumière ne se rallume pas.

C.C.

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