Cyrano de Bergerac

Alfano

le 31/05/2009

Paris, Théâtre du Châtelet

par Louis Bilodeau

D'abord créé en italien à Rome en janvier 1936 puis joué en français à l'Opéra-Comique en mai de la même année, l'opéra de Franco Alfano n'avait jamais été redonné à Paris. Depuis quelques années, Roberto Alagna et Plácido Domingo défendent cette adaptation lyrique de la pièce de Rostand, véhicule idéal pour mettre en valeur les talents de chanteur et de comédien d'un ténor capable de rendre justice aux multiples facettes d'un personnage haut en couleur. Car si l'opéra ne constitue pas un chef-d'œuvre du répertoire, il comprend néanmoins des scènes d'une grande efficacité dramatique et réserve des moments d'intense émotion.

C'est précisément ce à quoi nous conviaient les cinq représentations du Châtelet, dans la production spectaculaire de Petrika Ionesco, écrin somptueux pour le retour de Domingo sur une scène parisienne. Après avoir interprété le rôle de Cyrano à Milan, New York, Londres et Valence dans la production de Francesca Zambello, Domingo se retrouvait cette fois-ci dans un nouvel environnement, les décors de Peter J. Davison ne pouvant entrer sur la scène du Châtelet. Chargé des décors, de la mise en scène et des éclairages, Petrika Ionesco a parfaitement compris l'esprit de l'œuvre, en réussissant de façon très juste à doser le mélange de comique et de tragique. Les deux premiers tableaux (l'Hôtel de Bourgogne et la rôtisserie de Ragueneau) éblouissent par une joyeuse surcharge décorative, des couleurs flamboyantes et une action follement animée. On peut difficilement imaginer un premier acte plus jouissif, plus baroque, que cette évocation du théâtre du Grand Siècle, avec la figure grotesque de Montfleury (qui ouvre l'opéra dans un petit prologue parlé), entouré d'une troupe en effervescence. La verticalité de l'espace est bien exploitée, avec des divinités qui se baladent entre ciel et terre sur leurs nuages. Toutes les scènes de foule, de même que les combats à l'épée, sont réglés comme un véritable ballet. Pour la scène du balcon, Ionesco nous réserve une surprise en faisant descendre Roxane, qui veut se rapprocher de son amoureux. Pendant une grande partie du duo avec Cyrano, elle se tient contre lui sans se douter de sa véritable identité. À la fin de l'acte, dans un jeu de scène très réussi, Christian se substitue à son rival pour cueillir le baiser si ardemment désiré. Après le siège d'Arras, où Ionesco fait se déployer les cadets de Gascogne dans un lieu dévasté, le dernier acte frappe par son dénuement. Un arbre immense qui perd ses feuilles occupe presque toute la scène ; mis à part le costume des religieuses, rien ne rappelle le couvent où Roxane a trouvé refuge après la mort de Christian et où Cyrano vient pour un dernier adieu. Un tel dépouillement étonne un peu après l'opulence des tableaux précédents, mais il traduit bien visuellement la terrible solitude du héros.

Si la réalisation scénique fut particulièrement brillante, la distribution s'avéra elle aussi tout à fait superbe. Dans le rôle-titre, Domingo se révèle tantôt truculent, fougueux, vulnérable, enfin bouleversant. Après un début hésitant où la voix trahit quelque peu le passage des ans, il se ressaisit vite et retrouve des moyens formidables, notamment des aigus encore très solides. Certes, comme tout chanteur de 68 ans, certaines nuances lui sont désormais impossibles à réaliser, sa voix se détimbre à l'occasion et il serait vain de vouloir comparer ses moyens actuels à ceux d'il y a vingt ou trente ans. Mais peu importent ces quelques imperfections ou son français approximatif : Domingo s'avère exceptionnel dans ce rôle que, manifestement, il adore. Face à un tel monstre sacré, Nathalie Manfrino est une Roxane qui séduit par la beauté de sa voix, son jeu sensible et son engagement scénique, toutes qualités déjà révélées dans l'enregistrement vidéo du même rôle avec Alagna (Opéra de Montpellier, 2003). Si le vibrato est parfois un peu gênant, elle réussit sans problème à surmonter un orchestre souvent très puissant, notamment dans sa grande scène du siège d'Arras, au cours de laquelle elle proclame son amour inconditionnel à l'auteur des lettres. Le ténor albanais Saimir Pirgu compose un Christian convaincant ; le timbre est plutôt agréable, mais la diction française laisse à désirer. Le reste de la distribution est de très bon niveau, avec une mention spéciale à Laurent Alvaro (Ragueneau) et Christian Helmer (Le Bret).Le chœur du Châtelet est splendide de précision et d'énergie, tout comme l'Orchestre symphonique de Navarre. Patrick Fournillier, qui a déjà dirigé l'œuvre à Milan et à Valence, insuffle à la partition un lyrisme généreux. À l'issue de la dernière représentation, le triomphe fut éclatant : tout près d'une demi-heure d'applaudissements. Réclamant à grands cris son idole, le public a réussi à faire revenir Domingo et les autres artistes devant le rideau de fer pour offrir un vibrant hommage à ce grand serviteur de la musique.

L.B.