Crime et châtiment : la mort de Don Juan (Molière et Mozart, 1965-2019)

Gabriele Bucchi et Lise Michel (dir.)

le 13/06/2022

par Louis Bilodeau

Disponible sur le site https://www.fabula.org

Récemment mis en ligne sur le site Fabula, ces actes d'un colloque organisé en 2020 par le Centre d'études théâtrales de l'Université de Lausanne portent essentiellement sur la signification et la réalisation scénique du dénouement des deux plus célèbres avatars du mythe de Don Juan, soit la pièce de Molière (Palais-Royal, 1665) et l'opéra de Mozart (Prague, 1787). La réflexion s'articule principalement autour d'une douzaine de mises en scène qui s'échelonnent du téléfilm Dom Juan ou le Festin de pierre réalisé en 1965 par Marcel Bluwal (avec Michel Piccoli), jusqu'au Dom Juan que la troupe Les Fondateurs (Julien Basler et Zoé Cadotsch) a monté à Genève en 2018. Six productions de Don Giovanni sont pour leur part convoquées : celles de Giorgio Strehler (Scala, 1987), Matthias Langhoff (Genève, 1991), Patrice Chéreau (Salzbourg, 1994), Deborah Warner (Glyndebourne, 1994), Claus Guth (Salzbourg, 2008) et Jean-François Sivadier (Aix‑en‑Provence, 2017).

Dans leur excellente introduction (« Le spectacle du châtiment »), Gabriele Bucchi et Lise Michel remontent aux origines du mythe et rappellent notamment la dimension spectaculaire de l'œuvre de Molière, conçue pour rivaliser avec les pièces à machines du Théâtre du Marais, et de l'opéra de Mozart, qui porte l'empreinte du ballet Don Juan (1761) de Gluck, dans lequel la danse des Furies pourchassant le héros avait fait grande impression. Les auteurs nous apprennent d'ailleurs que c'est grâce au succès du dramma giocoso que la pièce, longtemps donnée dans une version édulcorée et en vers de Thomas Corneille, retrouvera le chemin des scènes parisiennes dans les années 1840. Si la représentation du châtiment du protagoniste donne lieu à tous les excès à l'époque romantique et bien au-delà, le début du XXe siècle est marqué par « une éclipse progressive de la réécriture hyperréaliste et spectaculaire de la mort de Don Giovanni. » Les années 1970-1980 font quant à elles place à « l'éviction de la métaphysique » menant progressivement à une « sécularisation irréversible du mythe », qui s'exprime dans des mises en scène où, par exemple, le séducteur meurt assassiné par Donna Elvira (Michael Haneke).

Des cinq études consacrées au chef-d'œuvre de Mozart, deux textes se distinguent par leurs perspectives historiques. Dans « Quatre avatars de la statue (1969-1995) : Strehler, Langhoff et deux fois Chéreau », Pierre Michot poursuit la réflexion qu'il avait déjà amorcée dans son remarquable article publié dans L'Avant-Scène Opéra (« Du pourpoint au perfecto : avatars scéniques ») en mettant bien en évidence la révolution opérée par Patrice Chéreau qui, avec Dom Juan (Lyon, 1969), a secoué des « traditions figées » et montré notamment un « héros déclassé ». Ce vent de liberté s'observe en particulier dans la distance ironique de Matthias Langhoff, qui substitue à la statue du Commandeur une sorte de robot dérisoire à la Tinguely. Pour sa part, Mathilde Reichler (« La musique comme interprète : Mozart et la fin de Don Giovanni ») s'interroge à juste titre sur l'épilogue. Supprimé en particulier au temps du romantisme et par certains metteurs en scène contemporains comme Claus Guth ou Dmitri Tcherniakov (Aix-en-Provence, 2017), le sextuor final ne saurait se réduire à une morale simpliste, car il joue en quelque sorte le rôle de catharsis et atteint à l'universel en nous invitant « à une méditation plus profonde sur l'expérience humaine ».

Outre les analyses détaillées des spectacles de Deborah Warner, Claus Guth et Jean‑François Sivadier, le volet musical des actes est complété par un entretien avec ce dernier metteur en scène. C'est en vérité faire beaucoup d'honneur à des visions qui ne passeront peut-être pas à l'histoire. On aurait souhaité que soient prises en compte d'autres propositions comme celles de Michael Haneke (Palais Garnier, 2005), Robert Carsen (Scala, 2011), Stéphane Braunschweig (Théâtre des Champs-Élysées, 2013) ou Hivo van Hove (Palais Garnier, 2019). À l'heure de #MeToo, il aurait aussi été intéressant de faire allusion à la mise en scène de Lindy Hume qui, à Brisbane (Australie) en 2018, faisait voir le héros entraîné dans les Enfers par deux cents femmes. Ce sont à vrai dire les qualités de synthèse présentes dans l'introduction – ainsi que dans les articles de Pierre Michot et de Mathilde Reichler – que l'on aurait voulu retrouver dans l'ensemble du dossier.

Louis Bilodeau