Castorf/Wagner. Der Ring des Nibelungen. Bayreuth 2013-2017

Guy Cherqui et David Verdier (dir.)

le 25/06/2020

Révérence

par Pierre Flinois

La Pommerie/Wanderer, Lachaud, 2019, 384 p. 69 euros.

Dans le très récent volume n° 315 de l’ASO Le Ring, nouveaux regards, Christian Merlin concluait son évocation du passionnant Ring de Frank Castorf à Bayreuth, année 2013, en conseillant la lecture d’« un ouvrage savant, le remarquable livre de Guy Cherqui et David Verdier (…) qui donne de précieuses clés pour comprendre pourquoi le Ring de Castorf est un événement majeur et non une blague de potache ».

S’il est devenu courant avec Bayreuth, depuis l’ouvrage de Sylvie de Nussac consacré au légendaire Ring du Centenaire, qu’on célèbre après coup par un album somptueux la mémoire de nombre de productions du Ring − ce fut le cas pour Kupfer-Barenboïm, Flimm-Fischer et Dorst-Thielemann – en complément de captations audio et vidéo, qui ajoutent à la mémoire du lieu, il est étonnant que ce soit à nouveau un ouvrage français (certes bilingue), qui revienne sur ce dernier Ring qui secoua Bayreuth de 2013 à 2017 (avec une extension à 2018 pour la seule Walkyrie) par son caractère allemand si marqué.

Ce Ring demandait effectivement une connaissance particulièrement fine de l’univers et l’histoire de la RDA et du monde marxiste / communiste − ce qui n’est pas forcément le cas du spectateur bayreuthien moyen, et encore moins du spectateur français. L’ire du public, les commentaires acerbes d’une partie de la presse, française entre autres, l’allemande ayant été plus « ouverte » − habitude des excès du Regietheater sans doute − ont témoigné de cette distance entre spectateurs et metteur en scène, rappelant − bis repetita − que les productions lyriques d’importance ont souvent à Bayreuth ou ailleurs reçu un accueil vindicatif, pour se transformer bientôt en références essentielles (on renverra aux Meistersinger de Wieland Wagner, au Ring de Chéreau, hués, mais bientôt « panthéonisés »).

Tout l’intérêt de cet album, format italien, 16 x 25, fort de quelque 380 pages, est de ne pas se concentrer uniquement sur l’évidence de l’image. Non que les photos de scène n’y occupent une part importante : en grand nombre, elles rendent parfaitement compte de l’esprit du spectacle comme de la lettre de nombre de ses instants. Mais elles sont accompagnées d’un remarquable travail d’analyse, façon défense et illustration − les irréductibles opposants diront de parti pris − d’une production qui fit en ce temps pas si lointain, une fois de plus, révolution. Car Guy Cherqui et David Verdier, que l’on connaît mieux comme rédacteurs de l’incontournable site du Wanderer, qui s’impose sur le Net par la qualité de ses analyses et l’érudition de ses signataires, présentent, à travers analyses et entretiens, tout le parcours de la genèse précipitée, de l’élaboration, des variantes d’un opus magnum de l’histoire toujours mouvementée du festival.

On trouvera ainsi à suivre de passionnants et éclairants textes et entretiens, à commencer par ceux des artisans du spectacle comme Patric Seibert, l’homme à tout penser et à tout faire de Castorf, puisqu’il apparut en multi-personnage muet − entre autres l’Ours très présent de Siegfried −, très informatif sur Castorf, son parcours, ses méthodes de travail (la mise en danger permanente), et sur les fils conducteurs de sa mise en scène (le pétrole, entre Bakou et la route américaine, la révolution marxiste, la présence de la RDA déclinante). Tout aussi fondamentale, l’interview d’Aleksandar Denic, l’auteur des formidables décors, en particulier du Mont Rushmore revisité avec les visages de Marx, Lénine, Staline et Mao qui se partage la seconde moitié de l’œuvre avec ce coin de l’Alexanderplatz de Berlin, son bureau de poste, sa sortie de métro, avant de laisser la place à la Bourse de Wall Street en feu. Et bien entendu l’interview − réalisée post-Ring − avec Frank Castorf lui-même, qui s’avère plus philosophe que théoricien, et éclaire parfaitement sur son sens du paradoxe assumé, comme de la provocation jusqu’au-boutiste, mais toujours respectueuse des interprètes.

D’autres entretiens soulignent justement à quel point les chanteurs (Wolfgang Koch, Lance Ryan, Nadine Weissmann, Okka von der Damerau) ont marché, et plus encore ont gagné à travailler avec Castorf, qui les a révélés à eux-mêmes.

Et si la mise en scène est le premier moteur du fil conducteur de Guy Cherqui, il n’oublie jamais, en phase avec ses interlocuteurs, de rappeler avec insistance et admiration l’apport fondamental − écoute, présence, contribution, puis impact − de la direction de Kirill Petrenko à la construction et à la réussite du projet, pour ses trois premières années tout au moins − il fut ensuite remplacé par Marek Janowski, pourtant connu pour son aversion des mises en scènes engagées dans le questionnement révélateur − ; seule erreur dans les tableaux de distribution récapitulatifs, qui l’ont omis. L’auteur, qui a suivi aussi les reprises du Ring de Munich dirigées par le chef russe de 2015 à 2018 met d’ailleurs utilement en miroir ses deux approches de l’œuvre dans des salles et des rapports scéniques que tout oppose, montrant à quel point l’opéra reste toujours un art du lieu même où il est produit.

Un abécédaire, évoquant aussi bien les personnages du Ring, que Christo ou la Döner Box, le nazisme et le vaudou, Bakou et ses forages pétrolifères, Berlin-Est avec son horloge Urania, ses crocodiles échappés du Tiergarten…, ajoute, par son foisonnement informatif lié à la production même, au décryptage des pistes de compréhension fines du détail de la mise en scène.

Bref, si vous aviez détesté ce Ring, voici l’occasion unique de réanalyser vos réactions à l’aune d’une explication de texte brillante et fondée, si vous l’aviez aimé, d’en retrouver la démesure et l’impact, et si vous l’aviez manqué, le moyen de vous y plonger avec curiosité, et bientôt passion.

Ce Ring naquit du fait de l’abandon d’une équipe antérieurement choisie ; son impact, sa turbulence, font que ce qui fut second choix devint un monument historique. On s’insurgera d’autant plus alors sur le fait qu’il n’ait pas été édité*. Ce livre, aussi riche qu’il soit, ne pourra jamais compenser cette perte.



Pierre Flinois


*NDLR : Un lecteur averti nous signale que le Ring de Frank Castorf a bien été filmé en 2016, sous la baguette de Marek Janowski, et diffusé sur les antennes allemandes ainsi que sur Sky. Aucune édition en DVD n’est à ce jour annoncée, et seule la copie privée permet d’y accéder à ce jour. Nous remercions notre lecteur pour cette information importante. 

** NDLR : Le Ring de Castorf sera diffusé en vidéo les 8, 9, 12 et 13 août 2020 sur le site DG D-Stage : https://bayreuth.dg-stage.com/ (4,90 € l’opéra).