Anatomie de la folle lyrique

Wayne Koestenbaum

le 03/02/2019

par Chantal Cazaux

Traduction française de Laurent Bury, Paris, Cité de la musique – Philharmonie de Paris / La Rue musicale, 2019, 444 p.

En 1993 paraissait à New York The Queen’s throat : opera, homosexuality and the mystery of desire, essai devenu rapidement culte et dont la traduction française est enfin réalisée un quart de siècle plus tard (!), par Laurent Bury. Préfacé par Olivier Py et postfacé par Timothée Picard, dont les deux textes interrogent celui de Koestenbaum au regard de son temps et du nôtre, encore enrichi de la préface à la réédition américaine signée en 2001 par Tony Kushner (auteur notamment d’Angels in America), l’ouvrage déploie sa singularité de forme et de fond au long de sept parties, chacune offrant un angle de réflexion différent à la question cruciale et triangulaire qui en forme le titre original : quid des relations privilégiées entre opéra, homosexualité et désir ? Le texte apparaît d’abord comme un témoignage subjectif (l’auteur parle à la première personne, de façon très intime) avant de se révéler richement documenté (tant par la lecture d’essais érudits que par le dépouillement du courrier des lecteurs d’Opera News), se hissant peu à peu à une perspective historique, psychologique et sociologique.

Quelques freins à la lecture peuvent surgir ici ou là : la grille psychanalytique paraît parfois un peu forcée ou décalée, et l’anachronisme pose question – qu’il s’agisse de celui entre Koestenbaum lui-même (né en 1958) et la mythologie du 78-tours qu’il explore volontiers, ou de celui entre son texte, parfaitement contemporain du Philadelphia de Jonathan Demme et représentant d’une « institution du placard », et notre ère post-mariage pour tous. Mais, jusque dans ces marges de la « zone de confort » du lecteur, l’une des grandes qualités d’Anatomie de la folle lyrique est de stimuler la réflexion, d’interroger les convictions intuitives, y compris les mieux-pensantes. Ce ne sont pas quelques objections qui empêcheront de mesurer la portée du message. « Le genre opéra est pratiquement mort avec Puccini » (p. 120) ? On s’amuse de voir Koestenbaum, si porté par ailleurs sur la psychanalyse, oublier précisément le répertoire britténien… « Le gay a renoncé à sa mère (…) la lesbienne réitère sa mère » (p. 159) ? Gageons que les nouvelles parentalités modifieront ce raccourci inspiré d’un Œdipe désormais dépassé. Et puis – il n’est ni le premier ni le dernier – Koestenbaum croit encore qu’un son de poitrine est produit « depuis la poitrine » (p. 267) ou y développe sa « résonance » (p. 272). Mais ce sont là vétilles, qui ne contrecarrent en rien l’intérêt à plus large spectre de son propos.

Qu’est-ce que la « folle lyrique », ce fan d’opéra gay qui sublime sa condition en se projetant dans la diva adulée, sa voix surgie du néant ou son corps surgi en scène ? L’écoute se rêve-t-elle possession ? identification ? réincarnation ? Pourquoi Callas a-t-elle si intensément cristallisé cette relation fantasmatique ? Comment le corps, le sexe et leurs possibles jouent-ils dans l’appréhension de la voix chantée, du gosier dont elle naît jusqu’à la vibration sonore et charnelle qu’elle nous transmet ? L’« indicible mariage de la musique et du mot » serait-il à l’image du mythe de l’androgyne, complétude inatteignable et pourtant horizon absolu de l’écriture vocale ? Outre qu’il nous donne à lire de nouvelles manières d’entendre (ou du moins d’analyser) certains moments épiphaniques du répertoire lyrique, Wayne Koestenbaum nous familiarise avec sa dimension queer (terme dont chaque tentative de traduction semble réduire ou déformer la portée : il nous faut le faire nôtre tel quel), élargie d’ailleurs au monde du musical parfois évoqué lui aussi – bien hypocrites ceux qui ne l’auront jamais perçue, sinon partagée.

Et puis, et ce n’est pas accessoire, il y a là une voix : celle d’un ado qui se demande « Je suis amoureux de Julie Andrews ou je crois que je suis Julie Andrews ? » ; celle d’une solitude qui, pressent-on, parla d’amor con se ; celle d’un auteur qui, souvent, se fait poète ; celle d’une mémoire qui trouve parfois sa meilleure vérité dans un mythe reconstruit, celui d’âges d’or antérieurs à sa naissance – on songe alors à Todd Haynes et au jeu de temporalités de son cinéma, des émotions qu’il suscite et des réflexions qu’il fait poindre. Qu’aime-t-on aimer, finalement, quand on aime Callas, Puccini ou Sirk ? Une lecture aussi émouvante que passionnante… et qui vous laisse avec ce point d’interrogation au creux du cœur.

C. Cazaux