M. Offenbach nous écrit

Jean-Claude Yon

le 01/02/2019

par Louis Bilodeau

Actes Sud / Palazzetto Bru Zane, 2019, 480 p., 13 €

Arrivé à Paris à l'âge de 14 ans, Offenbach ne réussit peut-être jamais à se départir de son fort accent allemand, mais il parvint néanmoins à une remarquable maîtrise du français, comme en font foi ses articles de journaux, sa correspondance et ses Notes d'un musicien en voyage (1877). La quasi-totalité des articles du compositeur ont paru dans Le Figaro à partir d'août 1854, soit à peine quatre mois après sa relance par Hippolyte de Villemessant (1810-1879). Voisin de villégiature à Étretat et surtout ami fidèle jusqu'à la mort, ce dernier soutint Offenbach de façon indéfectible tout en lui assurant une publicité exceptionnelle. Son journal devint en quelque sorte l'organe officiel des Bouffes-Parisiens dès leur création en 1855 et constitua rapidement pour les lecteurs une formidable source d'information sur les multiples projets, créations et succès à l'étranger du musicien.

Outre 110 articles d'Offenbach et de divers auteurs parus dans Le Figaro jusqu'à la mort du compositeur en octobre 1880, la présente anthologie comporte une annexe comprenant sept textes publiés dans L'Artiste, L'Autographe et Paris-Murcie. Comme il se doit, on retrouve les célèbres articles sur le concours d'opérette de 1856, les répliques cinglantes à Jules Janin relatives à Orphée aux Enfers (1858) ou la fameuse lettre de 1870 dans laquelle il fait le point sur ses liens avec la France et l'Allemagne. Moins connus mais tout à fait passionnants sont les textes autour de l'échec douloureux de Barkouf (1860) à l'Opéra-Comique, sur l'opéra-comique Les Bergers (1865) ou sur la pièce La Haine (1874) de Victorien Sardou, qu'il monta à grands frais à la Gaîté et qui s'avéra un véritable gouffre financier. S'il se révèle parfois facétieux et se permet à l'occasion un humour presque potache, il sait aussi montrer sa hargne et même trahir sa mauvaise foi évidente dans les démêlés qui l'opposent avec la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD). Les quatre textes publiés par L'Artiste en janvier et février 1855 sont particulièrement précieux car ils sont les témoins de la très brève carrière de critique d'Offenbach, qui se livre entre autres à la défense de Weber, à la condamnation sans appel de Castil-Blaze (« ce grand dérangeur musical ») et à l'éloge de L'Enfance du Christ de Berlioz. Ce dernier aspect ne manque pas de piquant, quand on songe au peu de considération que l'auteur des Troyens éprouva pour le « Mozart des Champs-Élysées ».

Au sein du corpus rassemblé dans ce volume, d'importants articles de Villemessant, Hector Crémieux, Arnold Mortier ou Albert Wolff nous permettent d'en apprendre davantage sur un parcours tantôt triomphal, tantôt semé d'embûches. Au total, c'est plus de la moitié des textes qui ne sont pas de la main du musicien, rendant ainsi le titre du livre un peu problématique. Le choix d'un certain nombre d'articles nous semble aussi dans certains cas discutable, comme ceux repris dans Notes d'un musicien en voyage et ceux, purement fantaisistes, d'Albert Millaud sur ce même séjour en Amérique. Cela dit, Jean-Claude Yon s'est livré à un travail extrêmement utile aussi bien pour les chercheurs que pour les admirateurs du compositeur. Chaque article fait l’objet d’une présentation soignée du contexte historique, social ou artistique et donne des précisions biographiques sur des écrivains, artistes ou hommes politiques. L'introduction de 24 pages offre une excellente synthèse sur la carrière médiatique d'Offenbach et ses liens avec Le Figaro. On nous permettra de relever deux petites erreurs dans l'appareil critique : les Bouffes-Parisiens s'installent en décembre 1855, et non en décembre 1856 (p. 13), dans la salle du passage Choiseul et c'est Ludovic Halévy, et non Henri Meilhac (p. 227), qui a laissé d'inestimables Carnets. Fort bien venu en cette année de festivités, ce livre contribue à nous faire connaître Offenbach sous un angle trop souvent négligé et à nous le rendre peut-être encore plus attachant.

Louis Bilodeau