Mes souvenirs et autres écrits

Jules Massenet

le 12/06/2017

par Louis Bilodeau

Textes rassemblés, présentés et annotés par Jean-Christophe Branger, Paris, Vrin, collection « Musicologies », 2017, 350 p.

Suite logique des travaux que Jean-Christophe Branger mène depuis plus de 25 ans sur le compositeur de Manon, cette édition des Souvenirs et autres écrits de Massenet constitue un ouvrage extrêmement précieux aussi bien pour le chercheur chevronné que le mélomane désireux de parfaire ses connaissances. D'abord parus en feuilleton dans le journal de droite L'Écho de Paris en 1911-1912, ces mémoires firent l'objet d'un livre publié chez Lafitte l'année même de la mort du musicien (1912), accompagnés de six discours prononcés par Massenet. En 1992, Gérard Condé publia chez Plume une édition richement annotée qui fit date. Succédant à une troisième édition parue sans aucun appareil critique en 2006 (éditions du Sandre), la nouvelle parution bénéficie des plus récentes avancées de la musicologie et de l'érudition de Jean-Christophe Branger.

Les textes de Massenet sont précédés de « Prolégomènes » qui, en 48 pages passionnantes, dressent un état des lieux très complet des diverses publications du compositeur et abordent la question de son rapport à l'écriture. Homme pudique, pour ne pas dire secret, et d'un tempérament anxieux, il rechignait devant la tâche d'écrire, tremblait à l'idée de prononcer un discours, ne fut jamais critique musical et laissa en somme un nombre limité d'écrits. Loin des entreprises autobiographiques de Rousseau ou de Berlioz, Mes souvenirs n'ont aucune prétention littéraire, révèlent bien peu de la psyché de leur auteur et peuvent paraître comme le récit enjolivé d'une carrière qui comporta son lot de difficultés, d'échecs et de déceptions. Selon l'auteur, cette tendance à embellir la réalité serait en partie attribuable à l'effet euphorisant de la morphine que prenait le musicien à la fin de sa vie pour atténuer la douleur provoquée par le cancer des intestins. Malgré sa tendance à passer sous silence ses inimitiés ou rivalités - en particulier avec Saint-Saëns - et à adopter trop souvent un ton obséquieux, Massenet n'en livre pas moins un témoignage qui, en dépit d'erreurs ou d'imprécisions, nous donne une foule d'informations sur la scène lyrique et la vie musicale de son époque. Très minutieux, le travail d'annotation rectifie certains faits et offre surtout un complément d'information essentiel sur les œuvres, les institutions, artistes et directeurs mentionnés dans le texte. En ce qui regarde la délicate question de la paternité contestée de Mes souvenirs, Branger considère que si l'on ne peut en attribuer avec certitude la rédaction à Massenet, il est clair que ce dernier a pris un « soin méticuleux » à en suivre la publication.

Outre ses mémoires, le compositeur a également publié différents textes, surtout dans les vingt dernières années de sa vie. Aux six discours que comprenait l'édition originale de Mes souvenirs, Branger en ajoute quatre, ainsi que cinq articles et dix résultats d'enquêtes. Se trouvent donc ici réunis pour la première fois l'essentiel des écrits de Massenet, ce dont on ne saurait trop se réjouir. À travers cette production d'un intérêt évidemment variable, on découvre un homme sensible aux honneurs et aux décorations, très attaché au Prix de Rome - son séjour en Italie compte parmi les moments les plus heureux de son existence -, parfaitement au courant de la musique moderne et qui ose parfois émettre des jugements à l'emporte-pièce, notamment sur Meyerbeer et Donizetti (« Ah ! non, celui-là n'est plus écoutable »)... Après ce travail exemplaire d'édition de textes, Jean-Christophe Branger nous prouve, si besoin était, qu'il est le spécialiste tout désigné pour rédiger la biographie de référence de Massenet.

L.B.