Chanteurs en scène. L'œil du spectateur au Théâtre Italien (1815-1848)

Céline Frigau Manning

le 09/02/2016

Révérence

par Chantal Cazaux

Paris, Honoré Champion, 2014, 828 p., 105 €

 

Voici un ouvrage appelé à faire date et référence (auprès des huit volumes du Théâtre-Italien de Paris de Jean Mongrédien), tant par la somme de ses contenus et la pertinence de son analyse que par l'utilité de ses outils annexes (parmi lesquels une chronologie des opéras représentés au Théâtre-Italien entre 1815 et 1848, et un répertoire des chanteurs s'y étant produits s'apparentant à un petit dictionnaire). Certes, sa rédaction méticuleuse et dense se destine à un public averti, habitué au foisonnement informatif et référentiel des essais universitaires. Mais l'angle de vue adopté, qui questionne le miroir sans tain existant entre le chanteur et le spectateur, et tente de brosser un tableau complet des pratiques scéniques au regard de leur perception et de tous les types de documents-sources qui peuvent en rendre compte, est d'autant plus passionnant qu'il est fouillé à la façon d'une enquête quasiment policière, allant d'indice en témoignage, de preuve en intime conviction - une conviction que telle archive installe tandis qu'une autre source la contredit, et qu'il s'agit donc d'interroger en permanence. Si touffue que soit la rédaction, elle reste toujours une pensée en mouvement, semblant rendre compte en temps réel de sa recherche, de ses trouvailles, de ses conclusions, et des rebonds de réflexion auxquels conduisent celles-ci.

Les cinq parties prennent tour à tour pour objet d'étude le geste expressif ou dramaturgique du chanteur, la vie professionnelle au Théâtre-Italien - en relation avec l'identité artistique de cette maison -, son public aux attentes complexes, les spécificités de sa scène (décors, effets spéciaux, etc.) et la façon dont les artistes y déploient leur jeu. Les questions esthétiques (opéra italien / opéra français) ou sociologiques (qui sont les dilettanti ?) croisent les tentatives de portraits interprétatifs (imaginer Desdemona selon la Pasta, la Malibran ou la Grisi est un exercice fécond !), l'histoire du théâtre, celle de l'art - tableaux et gravures faisant partie du corpus de sources à analyser -, dans une perspective qui prend pour point focal l'idéal du chanteur-acteur. C'est à une réflexion fondamentale que nous convie Céline Frigau-Manning, extrayant à tel point tout le suc de chaque source qu'on jurerait parfois avoir vu les « bonds de jeune faon épouvanté » de la Malibran (dans le rôle de Desdemona, justement). On admire le travail du chercheur, non pour lui-même mais parce que seule cette obstination sensible pouvait ainsi redonner vie au souvenir en plus de l'étudier scientifiquement.

C.C.