La traviata

Verdi

le 16/01/2023

par Louis Bilodeau

Nadine Sierra (Violetta), Francesco Meli (Alfredo), Leo Nucci (Giorgio Germont), Caterina Piva (Flora), Luca Bernard (Gastone), Caterina Meldolesi (Annina), Francesco Samuele Venuti (le baron Douphol), William Corrò (le marquis d'Obigny), Emanuele Cordaro (le docteur Grenvil), Orchestre et chœur du Mai Musical florentin, dir. Zubin Mehta, mise en scène, Davide Livermore (live, 28 septembre 2021).
Dynamic 37955. Notice et synopsis italien et français. Distr. Outhere.

Un an avant d'endosser pour la première fois le rôle-titre dans cette production filmée à Florence en septembre 2021, Nadine Sierra enregistrait deux scènes de La traviata dans son récital Made for Opera (DG). La splendeur de ces extraits laissait entrevoir quelle grande Violetta elle saurait sans doute incarner, ce que confirme amplement ce DVD. Grâce à sa voix ductile, opulente, fort bien projetée, d'une agilité remarquable et parfaitement homogène sur toute son étendue, elle triomphe sans difficulté des écueils contrastés de chacun des trois actes, aussi à l'aise dans l'écriture virtuose que dans les pages plus dramatiques où elle atteint à des sommets d'expressivité. Après un « Ah, fors'è lui » d'une belle introspection (dont elle ne chante malheureusement pas la reprise), son « Sempre libera » éblouit par la solidité d'une technique rompue à l'écriture belcantiste. D'une sensibilité à fleur de peau, le duo avec Germont précède un « Amami, Alfredo » d'une rare intensité. Dominant aisément les masses sonores dans le vaste concertato du tableau chez Flora, elle enchaîne avec un dernier acte où son instrument s'épanouit pleinement dans un « Addio, del passato » exceptionnel de tenue et de beauté sonore dans ses deux couplets, puis dans ses trop brèves retrouvailles avec Alfredo. Actrice douée, elle joue avec beaucoup de naturel et réussit même, dans une certaine mesure, à faire accepter quelques aspects discutables de la mise en scène. Au stade actuel de sa carrière, il lui reste à soigner davantage sa diction afin de mieux faire sentir le poids exact des mots.

Face à une telle incarnation, Francesco Meli campe un Alfredo ardent, au chant généreux et riche en nuances. S'il sait à merveille susurrer certaines phrases avec une infinie délicatesse, il a toutefois tendance à donner trop de voix dans d'autres passages où la suavité du timbre s'efface au profit d'un héroïsme qui conviendrait mieux à Radamès. À 79 ans, Leo Nucci n'est plus que l'ombre de lui-même en Germont, son tout dernier rôle sur scène. Le timbre plutôt bien conservé ne peut malheureusement faire oublier la justesse souvent prise en défaut, les nombreuses notes attaquées par en-dessous, le grave insuffisant et le fort vibrato. Avec son air presque constamment courroucé et son manque d'aisance scénique, il offre un portrait bien peu sympathique du père engoncé dans ses principes moraux, qui esquisse même ici le geste de gifler son fils avant l'air « No, non udrai rimproveri ». Bien entourés par une très bonne équipe de comprimari et un chœur énergique, les trois protagonistes semblent plutôt bien s'accommoder des tempi en général languissants de Zubin Mehta. On ne s'en plaint certes pas dans les moments d'extase amoureuse ou de déréliction, mais les scènes animées en pâtissent, notamment le chœur « Si ridesta in ciel » et le finale du deuxième acte.

En butte aux règles d'une société hypocrite, Violetta et ses amis deviennent ici des soixante-huitards dont le maître mot « Laissez-nous vivre » est projeté dès le premier acte, suivi de plusieurs slogans comme « Sous les pavés, la plage », « Il est interdit d'interdire », « Faites l'amour, pas les magasins »... Dans la conception de Davide Livermore, la joyeuse bande fume toutes sortes de substances et boit à qui mieux mieux tout en cultivant une certaine indistinction des genres, ainsi que le montre une Flora habillée en homme clairement attirée par les femmes. La répression sociale se traduit notamment par une descente de police qui met brusquement fin à la fête chez Violetta. Photographe de profession, l'héroïne vit au deuxième acte dans un vaste studio au fond duquel est exposée une immense reproduction de la toile Dora Maar de Picasso. Très appuyée au début de l'ouvrage, la transposition s'atténue graduellement jusqu'à un troisième acte épuré et presque intemporel qui offre un contraste saisissant avec les scènes initiales. Pour ce dernier tableau d'une émotion palpable et pour la Violetta majeure de Nadine Sierra, on reviendra à cette version qui aurait mérité un autre Germont et une direction plus dynamique. 

Louis Bilodeau


À lire : notre édition de La traviata/L'Avant-Scène Opéra n°51