Scylla et Glaucus

Leclair

le 07/11/2022

par Olivier Rouvière

Chiara Skerath (Scylla), Mathias Vidal (Glaucus), Florie Valiquette (Circé), Cécile Achille (Vénus), Lili Aymonino (l’Amour), Victor Sicard (Hécate, Licas), Il Giardino d’Amore, dir. Stefan Plewniak.
Château de Versailles Spectacles CVS068. 2021. Notice en français. Distr. Outhere.

La magicienne Circé aime le demi-dieu Glaucus qui aime la mortelle Scylla : en 1746, cette trame dut paraître bien désuète au public de l’Académie royale de musique. Et son dénouement, qui voit la douce Scylla transformée en monstre de pierre sous l’effet d’un poison, bien noir pour l’époque du Bien-aimé !

Trop prolixe, trop sombre, presque dépourvu de rebondissements, le livret de d’Albaret ne constitue pas l’attrait principal de cette tragédie lyrique, la seule qu’ait tentée Jean-Marie Leclair (1697-1764). Mais la partition, d’une prodigieuse richesse, d’une inventivité mélodique et orchestrale constantes, méritait bien une troisième version discographique, après celles de Gardiner (Erato, 1986) et de d’Hérin (Alpha, 2014).

Pour son premier enregistrement intégral d’un opéra, l’ensemble polonais Il Giardino d’Amore, fondé en 2012 et complice attitré du contre-ténor Jakub Józef Orliński, se montre plutôt à la hauteur de son ambition : bien que modeste dans ses effectifs (vingt-cinq musiciens), l’orchestre affronte avec mordant, expressivité et santé les difficultés accumulées par Leclair (dont la patte de violoniste se reconnaît dans les bariolages ajoutés au trio « Que digne fils » du Prologue). D’autant que la direction enfiévrée de Stefan Plewniak ne le ménage pas : écoutez la rapidité féroce qu’il impose, par exemple, au deuxième air des démons ! Très contrastée, cette direction réussit aussi de beaux alanguissements (« Reviens, ingrat »), quitte à manquer d’unité et à frôler parfois le grand-guignol.

La troupe vocale se voit enrôlée dans cette vision – ce qui nous vaut quelques ricanements bien superflus de la part de Circé et quelques effets étranges de la part du chœur polonais, à l’accent perfectible mais à la fougue remarquable.

Côté solistes, on continue à penser que Mathias Vidal s’égare dans ces tessitures stratosphériques de haute-contre : son élocution est parfaite, son incarnation pleine de feu mais ce chant constamment serré et nerveux finit par épuiser… l’auditeur. Si les premières scènes de Chiara Skerath surexposent ses défauts – un timbre acide, un français peu épanoui –, sa finesse et son sens du pathos nous font rendre les armes au début de l’acte III et lors du dénouement, bouleversants. La jolie voix de Florie Valiquette ne semblait guère faite pour Circé : moins impériale que Yakar, souvent trop claire, la soprano assume cependant crânement la tessiture et semble s’amuser à jouer les mégères. Côté rôles secondaires, on apprécie l’impeccable Cécile Achille, on aime moins un Victor Sicard prudent et une Lili Aymonino à la diction brouillée.

Si Gardiner, plus froid mais plus « tenu » et servi par des solistes exceptionnels, reste en tête, cette lecture bouillonnante le suit de près...

Olivier Rouvière