La finta pazza

Sacrati

le 02/09/2022

par Olivier Rouvière

Mariana Florès (Deidamia), Paul-Antoine Bénos-Djian (Achille), Carlo Vistoli (Ulisse), Valerio Contaldo (Diomede), Alejandro Meerapfel (Licomede), Kacper Szelążek (Eunuco), Marcel Beekman (Nodrice), Salvo Vitale (Capitano), Julie Roset (Giunone), Fiona McGown (Tetide), Alexander Miminoshvili (Vulcano), Norma Nahoun (Minerva), Cappella Mediterranea, dir. Leonardo García Alarcón.
Château de Versailles Spectacles CVS070 (3 CD). 2021. Notice en français. Distr. Outhere.
 
Premier opéra à voir le jour, en 1641, dans la première salle spécialement conçue pour ce genre, le Teatro novissimo de Venise, premier à mettre en scène une héroïne devenue (faussement) folle par amour, premier ouvrage lyrique italien à être repris à la cour de France (en 1645, devant un Louis XIV de sept ans) : La finta pazza (« La Folle présumée ») inaugure bien des pistes ! Longtemps, on crut perdue cette partition emblématique, à l’instar des sept autres drames de Francesco Paolo Sacrati (1605-1650). Retrouvée par Lorenzo Bianconi en 1984, brièvement exhumée par Alan Curtis en 1987, cette comédie lyrique en un prologue et trois actes a retrouvé toute sa fraîcheur dans la production dijonnaise de 2019. L’écoute discographique nous permet de réévaluer cette œuvre protéiforme (vingt personnages, douze tableaux), qui offre une jolie mise en abîme de la pratique lyrique : Déidamie, pour retenir son bien-aimé Achille, enrôlé dans la guerre contre Troie, feint de devenir folle et, dès lors, multiplie les canzonette, entraînant les autres acteurs dans une sorte d’ivresse musico-dionysiaque. Si le récitatif de Sacrati n’affiche pas les moirures de ceux de ses contemporains Monteverdi et Cavalli, l’abondance des ensembles (duos, trios) qui ferment chaque scène, des ariettes, lamentos, refrains et digressions comiques font de La finta pazza l’archétype du genre vénitien. Les duos de Déidamie et d’Achille apparaissent particulièrement sublimes – peut-on pour autant en croire Alarcón, qui affirme que le « Pur ti miro » du Couronnement de Poppée serait dû à Sacrati, quand d’autres l’attribuent à Benedetto Ferrari ? Ce qui est avéré, c’est que le rôle-titre de La finta pazza fut composé expressément pour la cantatrice Anna Renzi, qui devait créer l’année suivante celui d’Octavie : Florès, à laquelle convient sa tessiture centrale, en rend avec feu les déchirements, débordements et délires, en dépit d’une diction brumeuse. Le reste de la distribution féminine, à qui on a imposé un chant trop emphatique, s’avère en revanche médiocre – les scènes divines sont ainsi les moins réussies de l’enregistrement. Les messieurs, eux, sont impeccables : aux côtés du Diomede charnel de Contaldo et du Capitaine impressionnant de Vitale, les contre-ténors aux timbres contrastants de Bénos-Djian (Achille suave et viril), Vistoli (brillant Ulysse) et Szelążek (Eunuque acide et hilarant) se taillent la part du lion, tandis que Beekman cabotine en Nourrice. On pourra ergoter sur l’« orchestration » toujours profuse imaginée par Alarcón, dont la belle première scène du second acte donne un exemple. Mais on ne peut nier que la lecture colorée et ductile de la Cappella Mediterranea n’offre au monde fantaisiste de Sacrati un bien séduisant écrin.

 Olivier Rouvière