Amare e fingere

Stradella

le 19/01/2022

par Olivier Rouvière

Mauro Borgioni (Artabano/Fileno), Paola Valentina Molinari (Despina/Clori), Josè Maria Lo Monaco (Oronta/Celia), Luca Cervoni (Coraspe/Rosalbo), Chiara Brunello (Silvano), Silvia Frigato (Erinda), Ensemble Mare Nostrum, dir. Andrea De Carlo.
Arcana A 493 (2 CD). 2018. 2h. Notice en français. Distr. Outhere.

Des deux précédents opéras de Stradella enregistrés chez Arcana par l’Ensemble Mare nostrum, Il Trespolo tutore et La Doriclea, l’histoire de la musique avait conservé quelques (rares) traces. En revanche, Amare e fingere (1676) n’apparaissait jusqu’ici dans aucune source ; le très sérieux Grove’s Dictionary lui-même n’en souffle mot. C’est que le manuscrit en a été récemment retrouvé au sein de la collection du chantre papal Giovan Battista Vulpio : ce dernier ayant été un fidèle compagnon de Stradella, jusque dans ses pires frasques, on a pu réattribuer le manuscrit anonyme d’Amare e fingere à notre compositeur, ainsi qu’au librettiste Giovanni Filippo Apolloni (auteur des livrets de La Dori de Cesti et de L’Empio punito de Melani – œuvres récemment révélées elles aussi par le disque). Comme nombre d’opéras du temps, celui-ci s’inspire d’une comédie espagnole, relève du genre semiseria et recourt largement aux travestissements : les deux héros sont des princes de Perse et d’Egypte déguisés en bergers qui courent après des reines d’Arabie et de Perse déguisées en bergères… Au début de l’œuvre, les protagonistes se plaignent d’avoir à « feindre en aimant », mais, au dénouement, ils admettent que, lorsqu’on aime, il faut savoir feindre : ainsi s’explique le titre. Ce septième volume du Stradella Project a, pour une fois, été enregistré en public, ce qui a occasionné quelques coupures au sein d’un ouvrage d’ailleurs inégal : l’acte I, le moins intéressant apparemment, est celui qui a été le plus raccourci, et on avoue être déconcerté par un début abrupt, qui se passe d’ouverture comme de prologue. L’action s’intensifiant, la musique de Stradella gagne en force, multipliant les plaintes déchirantes : « O mio cor » de Celia, « Che barbara pietà » de Rosalbo, « Prendi quest’ultime lagrime » de Clori... Sur le vif, la direction merveilleusement souple, élastique même de De Carlo (écoutez les syncopes affectant l’aria de Fileno « Qual fiera tenzone ») s’avère plus intuitive encore, dosant parfaitement tensions et détentes, maintenant le suspense au long de récits parfois complexes que l’excellent continuo (huit musiciens) pare de mille nuances – on applaudit en particulier le violoncelle disert de Ludovico Minasi. Côté voix, on est surtout impressionné par le baryton mâle, coloré et au recitar cantando si expressif de Borgioni (déjà remarqué dans le rôle-titre de L’Empio punito, chez Dynamic) et le timbre incroyablement androgyne de la contralto Brunello (on jurerait entendre parfois une haute-contre). Plus passe-partout et d’abord plus intimidé, le ténor Cervoni s’épanouit à l’acte II dans une fort belle scène de sommeil. Les figures féminines convainquent moins : on préfère la mezzo Lo Monaco dans un registre plus grave et l’émission de la soprano Molinari apparaît trop serrée. Mais, somme toute, une belle découverte. De Carlo nous doit désormais des intégrales de Moro per amore et de l’incontournable San Giovanni Battista.

Olivier Rouvière