Titon et l'Aurore

Mondonville

le 07/01/2022

par Olivier Rouvière

Reinoud van Mechelen (Titon), Gwendoline Blondeel (l’Aurore), Emmanuelle de Negri (Palès), Marc Mauillon (Éole), Julie Roset (l’Amour), Renato Dolcini (Prométhée), Les Arts Florissants, dir. William Christie ; mise en scène : Basil Twist.

Naxos (1 DVD). 2021. 2h07. Notice en français. Distr. Outhere.

Tout d’abord, on tire son chapeau aux artistes qui ont su jouer avec tant d’enthousiasme devant une salle vide : le spectacle a en effet été filmé en pleine pandémie, en janvier 2021, à l’Opéra-Comique (coproducteur avec Les Arts Flo’ et l’Opéra de Versailles). Ensuite, on applaudit plus encore au choix de cette partition somptueuse (1753), pastorale héroïque digne d’un Rameau dans ses effets orchestraux et d’un Vivaldi dans ses éclats vocaux, que Marc Minkowski nous fit découvrir dans un bel enregistrement (Erato, 1991). Pour conter les amours du berger Titon et de l’Aurore, entravés par la déesse des bergers Palès (éprise de Titon) et le dieu des vents Éole (qui lorgne sur l’Aurore), le scénographe Basil Twist a choisi de jouer le jeu – celui de la féerie, du délire à la Walt Disney, de la pièce à machines, du gâteau de mariage sucré. Les partisans du dépouillement, de l’actualisation à base de mitraillettes ou de la conceptualisation à message sont priés de fermer les yeux. L’Aurore, dans son déshabillé safran, ne paraît jamais sans les réflecteurs qui lui font un joli teint, Palès, dont la robe est composée d’énormes béliers tantôt mignons, tantôt inquiétants, ressemble à Joan Collins portant le costume de Maléfice, Éole est transformé en démon japonais à banderilles tandis que les Nymphes… nous évoquent furieusement la pub de Cetelem. L’utilisation exhaustive de marionnettes manipulées à vue donne des résultats tantôt poétiques (les statues prenant vie du prologue), tantôt lassants (les cabrioles des moutons), tantôt simplement… bizarres (les espèces de chauve-souris en tulle représentant les âmes (?) des hommes). Mais, avouons-le, on s’amuse beaucoup, quitte à être carrément scotché par le clou de la soirée : le déchaînement des vents, magistralement réalisé avec quelques bouts de tissu et de subtiles ombres chinoises (bravo au maître des éclairages, Jean Kalman). Plus jeune que jamais, véloce et bondissant, Christie s’épanouit davantage dans ce répertoire rococo que dans la tragédie lyrique, et son orchestre le suit avec zèle – on note un certain déséquilibre entre les bois (très en avant) et les cordes (surtout graves), mais peut-être faut-il en incriminer la prise de son. À Àune exception près, la distribution est sans reproche : Van Mechelen, emprunté à son entrée, dégage ensuite une poésie rare et bouleverse, au dernier acte, lors de la scène où il vieillit à vue d’œil, puis dans l’ariette invraisemblable du finale ; de Negri dessine une méchante aussi drôle que vocalement impériale, Blondeel est une Aurore toute de fraîcheur et de grâce (même si le bas-registre manque de corps), Roset un Amour corsé et capricant, Dolcini un Prométhée trop clair mais d’une grande élégance. Dommage qu’on nous inflige à nouveau la voix nasillarde et privée d’harmoniques de Mauillon dans le formidable rôle d’Éole, dont il n’offre que la parodie : il constitue le maillon faible d’une production dont on espère qu’elle rencontrera, un jour, son public – un public qui aura gardé son âme d’enfant.

Olivier Rouvière