La Princesse jaune

Saint-Saëns

le 17/11/2021

par Didier van Moere

Judith van Wanroij (Léna), Mathias Vidal (Kornélis), Anaïs Constans (Une voix). Orchestre du Capitole de Toulouse, dir. Leo Hussain (Toulouse, Halle aux grains, 11-13 février 2021). Présentation bilingue (fr., angl.).
Palazetto Bru Zane CD BZ1045. 79’. Distr. Outhere.

Le Timbre d’argent était composé, Samson et Dalila avancé, mais c’est La Princesse jaune qui révéla en 1872 Saint-Saëns compositeur lyrique, à la salle Favart. Un échec, alors que ce petit opéra-comique est une pépite, heureusement ressuscitée par le Palazzetto Bru Zane à l’occasion du centenaire de sa mort. La maîtrise du genre, de l’orchestration, de l’écriture vocale, séduit aussitôt. Le sujet sacrifie à une double mode, celle du japonisme et celle des paradis artificiels qui avaient enivré Baudelaire. En Hollande, en effet, le jeune peintre Kornélis s’est épris d’une estampe, à laquelle donne vie l’absorption d’un peu de coca ; il faudra que l’image de la princesse Ming se confonde avec sa cousine Léna pour qu’il déclare son amour à celle-ci et que tout se termine au mieux. La pétillante musique de Saint-Saëns, avec son exotisme délicat, s’était surtout maintenue à travers l’Ouverture, dont un André Cluytens ou un Charles Munch avaient ravivé l’éclat. On pouvait aussi écouter, plus qu’un enregistrement de la Radio suisse italienne, un joli concert de l’Orchestre radio-lyrique dirigé par Tony Aubin, avec Nadine Sautereau et Jean Mollien, auquel nous restons attaché malgré les coupures. Mais le Palazzetto propose la version moderne de l’œuvre, que les interprètes ont tenu à enregistrer malgré l’épidémie de covid. Leo Hussain fait briller et scintiller la partition, plein de vie et de finesse. Malgré un manque de naturel dans les dialogues et de fraîcheur dans le timbre, Judith van Wanroij est une belle Léna, par l’élégance de la ligne et l’ardeur de l’interprétation, bien appariée au Kornélis de Mathias Vidal, modèle de style français, seulement un peu monolithique pour un personnage en proie à des hallucinations.

Les six Mélodies persanes complètent La Princesse jaune, revêtues de leur parure orchestrale. Cinq d’entre elles s’insérèrent plus tard à l’intérieur de l’ode-symphonie Nuit persane, dont sont repris ici les Préludes des deux premières parties, pour que « ainsi reformaté, ce cycle [puisse] désormais affronter la scène et se mesurer sans pâlir aux Nuits d’été de Berlioz ou aux titres connus de Duparc ». Fallait-il alors y ajouter les interludes symphoniques, dépourvus de la partie récitée de la Voix du rêve, comme si les mélodies ne suffisaient pas à elles-mêmes ? Faute de chœur, on a aussi confié « La Brise » à un baryton. Cela dit, si le résultat est hybride, le chant français s’illustre, grâce à six jeunes chanteurs : Philippe Estèphe (« La Brise », aux abandons langoureux), Jérôme Boutillier (« La Splendeur vide », à la nostalgie douloureuse), Eléonore Pancrazi (« Le Solitaire », plein d’ardeur sensuelle), Artavazd Sargsyan (« Sabre en main », aux élans conquérants), Anaïs Constans (« Au cimetière », d’une douce mélancolie) et Axelle Fanyo (« Tournoiement », pris dans une giration de doubles croches). On n’oubliera pas pour autant la version originale du cycle par Tassis Christoyannis (Palazzetto aussi), qui a également gravé, avec orchestre, « La Brise », « La splendeur vide » et « Au cimetière » (Alpha Classics).

Didier van Moere