Das verratene Meer

Henze

le 15/11/2021

par Pierre Rigaudière

Josh Lovell (Noboru/Nummer Drei), Vera-Lotte Boecker (Fusako Kuroda), Bo Skovhus (Ryuji Tsukazaki), Erik Van Heyningen (Nummer Eins), Kangmin Justin Kim (Nummer Zwei), Stefan Astakhov (Nummer Vier), Martin Hassler (Nummer Funf), Jorg Schneider (Voix d’un officier naval), Orchester Der Wiener Staatsoper, dir. Simone Young (Vienne, Wiener Staatsoper, 14 décembre 2020).
Capriccio C5460 (2 CD). Distr. Outhere.

En se tournant vers Yukio Mishima, enfant terrible de la littérature japonaise, et son roman Gogo no Eiko, Hans-Werner Henze s’emparait d’une intrigue en forme de huis-clos psychologique mais préférait manifestement contourner la langue qui la portait. Issu de l’adaptation par Hans-Ulrich Treichel de la traduction allemande, Das verratene Meer (La mer trahie), créé à Berlin en 1990, induit d’emblée un curieux décalage entre un univers culturel et sa transplantation dans une langue qui le recouvre d’un vernis expressionniste. Ce serait une raison suffisante pour préférer le remaniement en profondeur qu’occasionnait en 2003, dans le cadre d’une production tokyoïte valant à l’ouvrage, outre le retour au japonais et au titre vernaculaire du roman, une révision des parties vocales ainsi que l’ajout d’environ trente minutes de musique. On avait cependant émis quelques réserves, concernant la reprise salzbourgeoise (Gerd Albrecht, Orfeo, 2006), quant à la relative dureté vocale d’un casting japonais pourtant de grande qualité, si bien que cette récente production du Staatsoper de Vienne semble offrir à la première version (légèrement remaniée pour la présente production) une nouvelle chance.

Très vite, la soprano Vera-Lotte Boecker, qui s’illustrait déjà dans Der Prinz von Homburg (Cornelius Meister, 2019), impose le rôle de la jeune veuve Fusako Kuroda comme centre de l’opéra. Du personnage le plus stable d’une relation triangulaire, elle fait aussi, grâce à sa voix souple et limpide, le plus lumineux. C’est naturellement à elle que revient le moment de l’opéra le plus proche d’un air à proprement parler (Ein Kleid aus Blüten, sc. 13), magnifié par le soutient d’une nappe orchestrale qui offre l’une des rares accalmies. Amplifiant la tension quasi permanente cultivée par le compositeur, la forte personnalité vocale du baryton Bo Skovhus, dans la peau du marin Ryuji Tsukazaki, semble par moments disproportionnée. La puissance d’une projection vocale très théâtralisée et l’incandescence d’un timbre assez fortement vibré contribuent à un effet de surdramatisation qui fait de chacune de ses répliques un fragment de tragédie.

On doit au ténor aussi énergique que clair de Josh Lovell un Noboru (fils de Fusako) dont transparaissent le mal-être larvé et l’instabilité psychique. Les rôles des quatre autres membres du gang auquel appartient Noburu reviennent à des voix masculines adultes, l’imposant baryton-basse d’Erik Van Heyningen étant mis en avant par son rôle de chef. Ce choix demande un temps d’adaptation mais a le mérité de souligner la violence des adolescents qui commettront le meurtre de Ryuji.

Henze condense l’expression psychologique de ses personnages. Dans ce qui peut apparaître comme une amplification un peu trop systématique de la géniale trouvaille mozartienne, il multiplie les ensembles dans une configuration où chacun, captif de ses propres pensées, chante, mais où personne ne communique.

Intégrant sept percussionnistes et un timbalier, l’orchestre est rutilant et éruptif. Des multiples connotations stylistiques (quelques bribes de néo-classicisme, un expressionnisme bergien, des tournures modales mêlées de chromatisme, un solo de cor anglais mahlérien en diable), on peut s’étonner qu’elles ne résultent pas en un langage syncrétique. En émane plutôt la sensation d’un déploiement multidirectionnel de la matière orchestrale, relayé par l’énergie que développent Simone Young et l’orchestre du Wiener Staatsoper, imprimant à l’opéra son tempo, davantage que ne le fait sa trame dramaturgique.

Pierre Rigaudière