Elektra

Richard Strauss

le 4/11/2021

par Didier van Moere

Ausrine Stundyte (Elektra), Tanja Ariane Baumgartner (Clytemnestre), Asmik Grigorian (Chrysothémis), Michael Laurenz (Egisthe), Derek Welton (Oreste), Tilmann Rönnebeck (Le Précepteur d’Oreste), Verity Wingate (La Porteuse de traîne), Valeriia Savinskaia (La Confidente), Matthäus Schmidlechner (Un jeune serviteur), Jens Larsen (Un vieux serviteur), Sonja Saric (La Surveillante), Bonita Hyman, Katie Coventry, Deniz Uzun, Sinead Campbell-Wallace, Natalia Tanasii (Cinq servantes). Mise en scène : Krzysztof Warlikowski. Orchestre Philharmonique de Vienne, dir. Franz Welser-Möst (Salzbourg, Manège aux rochers, 2020).

Unitel. Présentation trilingue (angl., all., fr.). Distr. DistrArt Musique.

Le DVD a parfois du bon. Explorée par la caméra de Myriam Hoyer, l’Elektra salzbourgeoise de Krzysztof Warlikowski, donnée en pleine épidémie avec distances obligées entre spectateurs, paraît beaucoup plus tendue, notamment le travail sur les visages qui échappait un peu au milieu de la salle – du moins un an plus tard. L’univers du Polonais se reconnaît d’emblée, avec la transposition assez cinématographique du mythe dans une famille cossue et névrosée, au sein d’un décor où la maison d’Agamemnon voisine côtoie une piscine aux douches rouillées, souvenir de l’assassinat du roi pendant son bain. Même transposé, le mythe reste en effet présent, avec le fantôme d’Agamemnon sur la scène ou le texte de l’Orestie d’Eschyle que vient déclamer au début une Clytemnestre revendiquant son crime – quitte à miner l’effet coup-de-poing des premières mesures. Tout n’y est pas rigoureusement conforme pour autant : le metteur en scène suggère que c’est Chrysothémis qui tue Egisthe à la place d’un Oreste prostré et aliéné par le matricide – elle empêche aussi sa sœur de se suicider à coup de cachets. Mais il évite la surcharge, pierre d’achoppement de certaines de ses productions, reste lisible, classique même. Cela dit, à Aix, Patrice Chéreau était allé plus loin dans la psychologie des profondeurs.

Ausrine Stundyte compense ses lacunes vocales par l’intensité poignante de son incarnation. Loin de posséder les moyens du rôle, avec un médium et un grave peu audibles, elle est plus icône de douleur qu’icône de vengeance, plus à l’aise dans les épanchements d’une magnifique scène de reconnaissance que dans les sarcasmes venimeux du « chat sauvage ». Mais concédons-lui de l’endurance : elle tient jusqu’au bout. Et ses aigus rayonnent : c’est au fond une Chrysothémis. Celle-ci est une superbe Asmik Grigorian, par la beauté, l’homogénéité et la tenue de la voix, la chair du médium qui fait défaut à sa sœur. Tanja Ariane Baumgartner incarne une Clytemnestre vamp, rien moins que vieillissante, en pleine santé vocale, aux registres soudés, terriblement humaine, mais sans cet art de creuser le mot de ses grandes devancières, sans la folie torturée du personnage. Rien moins que héros justicier, sorte de géant poupin, l’Oreste très stylé de Derek Welton semble inférieur à son destin, alors que Michael Laurenz a toute la suffisance de l’usurpateur. Avec des rôles secondaires parfaitement tenus, dans la scène des servantes en particulier.

Franz Welser-Möst se souvient du précepte straussien : il dirige Elektra comme du Mendelssohn, allégeant les textures sans émousser l’urgence dramatique, à la tête d’une Philharmonie de Vienne admirable de ductilité et de couleurs. C’est, orchestralement, de toute beauté, mais pas vraiment source d’effroi. Un an plus tard, ce sera l’accomplissement d’une direction plus libérée.

Une belle Elektra, donc, les premiers choix restant pour nous Böhm-Friedrich, le testament du chef, puis Salonen-Chéreau, le testament du metteur en scène.

Didier van Moere