Le Roi et le maréchal

Heise

le 27/09/2021

par Jules Cavalié

Peter Lodahl (le Roi Erik), Johan Reuter (Stig Andersen, le marchéal), Sine Bundgaard (Lady Ingeborg), Gert Henning-Jensen (Rane Johnsen), Sofie Elkjær Jensen (Aase), Morten Staugaard, Simon Duus, Mathias Monrad Møller (les conspirateurs), Teit Kanstrup (un hérault). The Royal Danish Opera Chorus, the Royal Danish Orchestra, dir. Michael Schønwandt. (Capté en direct en avril et mai 2019).
Dacapo Records 6.200006. 3 CD (2h33). Livret et notice en danois et en anglais. Distr. Outhere.

Imaginez un ouvrage qui porte encore à la fin du xixe siècle la marque du succès durable du Grand Opéra français en Europe : il réunit ainsi sa cohorte de chevaliers, chasseurs et paysans, alterne scènes champêtres, opulente cour médiévale du roi du Danemark et chasses nocturnes, mêle amours, trahisons, guerre, malédiction et vengeance, enfin comporte sa propre scène de conjuration type bénédiction des poignards... ôtons les éléments musicaux qui seraient trop datés en cette fin de siècle comme les récitatifs, les cadences de virtuosité et autres reprises ornementées, ajoutons y quelques éléments d’un folklore imaginaire qui permettent de situer l’action en des temps immémoriaux, enfin effectuons une sage mise à jour du langage harmonique et orchestral et l’on obtient l’image à peu près fidèle de ce qui est considéré comme l’ouvrage national danois dès sa création en 1878 : Le Roi et le maréchal.

Le livret de Christian Richardt narre les frasques du frivole roi Erik qui séduit Ingeborg, l’épouse de son maréchal parti en campagne contre les Suédois, et la vengeance de celui-ci qui s’achève par l’assassinat du roi. Œuvre de Peter Heise, surtout connu pour son important – tant par le nombre que par la qualité – répertoire de mélodies, Drot og Marsk n’a pas eu les faveurs d’une carrière internationale contrairement au Kleopatra d’August Enna que nous chroniquions récemment. Pourtant la partition ne laisse jamais l’ennui s’emparer de l’auditeur – et ce malgré les difficultés posées par une langue si peu familière. Au savoir-faire symphonique, Heise adjoint ses talents de mélodiste, qui lui permettent de briller tant dans les chansons pseudo-populaires d’Aase – la paysanne que le roi séduit puis délaisse au profit d’Ingeborg (Acte I, scène 1) –, que dans la remarquable scène de révélation de l’adultère qui oppose Ingeborg et le maréchal (Acte II, scène 1) ou encore dans les bouleversants adieux d’Ingeborg. Le foisonnement des scènes de caractère – banquet en l’honneur d’Aase, départ de la soldatesque en fanfare, chasse et scènes nocturnes – convoque autant de couleurs, de rythmes et d’orchestrations différentes, dévoilant ainsi l’ampleur de la palette musicale de Heise. Ici aussi on ne rencontre pas de récitatifs mais des dialogues toujours conduits avec efficacité et un enchaînement d’airs et d’ensembles sans temps morts.

Cette riche et belle partition trouve dans cet enregistrement des interprètes à la hauteur du défi : si la superbe Ingeborg de Sine Bundgaard, tragique et classieuse, et le mâle maréchal de Johan Reuter, au bronze tranchant, dominent la distribution, l’ensemble du plateau vocal de démérite pas. Peter Lodahl assure le personnage du roi Erik, plus par l’interprétation construite et solide du personnage que par les qualités intrinsèques de sa voix, et Sofie Elkjær Jensen fait une Aase efficace, crédible dans sa simplicité et dans son dévouement généreux lorsqu’elle tente de sauver Erik. Enfin Gert Henning-Jensen restitue à merveille le personnage ambigu de Rane, amer et envieux faire valoir du roi mais aussi chevalier authentiquement outragé.

Michael Schønwandt a une connaissance approfondie de la partition dont il a déjà gravé pour Chandos une version en 1993. Il livre ici une interprétation de haute volée, dosant savamment l’équilibre entre spectacle, drame et poésie, et pouvant s’appuyer sur un orchestre royal danois en forme superlative. On regrettera deux choses : une prise de son effectuée lors des représentations qui ne rend pas justice à la qualité des chœurs et trahit les moindres déplacements des chanteurs, et l’absence d’une captation vidéo. En effet, les belles photographies incluses dans le livret suggèrent que le spectacle fut intéressant, et un dvd eût permis de saisir de façon plus immédiate cette fresque historique qui semble reposer tant sur l’action musicale que scénique.

Jules Cavalié