Cadmus et Hermione

Lully

le 16/08/2021

par Olivier Rouvière

Thomas Dolié (Cadmus), Adèle Charvet (Hermione), Eva Zaïcik (Charite, Mélisse), Lisandro Abadie (Arbas, Pan), Nicolas Scott (la Nourrice), Virgile Ancely (Draco, Mars), Guilhem Worms (Jupiter), Marine Lafdal-Franc (Pallas, Aglante), Enguerrand de Hys (le Soleil), Orchestre du Poème harmonique, Ensemble Aedes, dir. Vincent Dumestre.
Château de Versailles-Spectacles CVS 037 (2 CD). 2020. 2h02. Notice en français. Distr. Outhere.

Premier opéra français de l’histoire, première des dix « tragédies en musique » du couple Lully/Quinault, Cadmus et Hermione (1673) n’a rien de tragique et pas grand-chose d’un opéra. Rejeton baroque du ballet de cour et du drame vénitien, il convoque vingt-cinq personnages, dont une dizaine de dieux qui dégringolent successivement des cintres pour admonester les mortels ou se crêper le chignon, des géants, un dragon dont les dents engendrent des guerriers, des statues qui dansent, des nuages prédateurs, une nourrice lubrique, des valets poltrons, des bergers, vents, prêtres et serpents, le tout en à peine deux heures ! Prétexte à une frénétique succession d’images féeriques, les amours de Cadmus et Hermione contrariées par le dieu Mars ne laissent guère au librettiste ni au compositeur le temps de s’attarder, et seuls les deux couples principaux (les héros étant imités par leurs serviteurs Arbas et Charite) ont droit à de beaux développements : des scènes de séduction ou d’adieux précédées de divines symphonies, ou quelques monologues structurés par des refrains. Dumestre et son ensemble sont des familiers de l'œuvre depuis la création du beau spectacle de Benjamin Lazar à l'Opéra-Comique, en 2008. Et cela s'entend : merveilleuse souplesse du continuo, d'une expressivité toute latine, sensualité enveloppante des basses de violons (« Cet aimable séjour », d'Hermione), sonorités gouleyantes des bois et musettes (entrée de Pan), usage déterminant du rubato – ici l'art se voit dissimulé derrière le naturel, et la finesse des inflexions ne fait obstacle ni à la drôlerie, ni à l'émotion (« Belle Hermione, hélas ! »). La distribution vocale, pour l'essentiel, est à l'unisson : Cadmus viril mais nuancé, poignant, de Dolié, Arbas truculent sans être grotesque d'Abadie, voluptueuse Charite de Zaïcik (sa mélopée finale, à l'abandon orientalisant et au discret bourdon, nous envoûte), amusante Nourrice de Scott, inquiétant sacrificateur de Worms. On sera plus réservé quant à l'Hermione de Charvet, émouvante, mais à l'élocution et au placement parfois incertains, ainsi que sur divers rôles de déesses. Surtout, on se serait passé de ce gadget qu'est le français – soi-disant – à l'ancienne (« gloaÿre » pour « gloire », « pleuraire » au lieu de « pleurer », « affreusses » au lieu d' « affreux », etc.), d'ailleurs diversement accentué, qui transforme trop souvent l'opéra en grosse farce villageoise... Même si Cadmus gagne à être regardé plutôt que simplement écouté (la « première version Dumestre » est disponible en DVD, chez Alpha), l'on se réjouit que soit désormais complétée, au disque, l'intégrale des opéras de Lully.

Olivier Rouvière