The Travelling Companion

Stanford

le 19/07/2021

par Louis Bilodeau

David Horton (John), Julien Van Mellaerts (le Compagnon de route), Kate Valentine (la Princesse), Pauls Putnins (le Roi), Ian Beadle (le Sorcier/un ruffian), Felix Kemp (le Héraut/un ruffian), Tamzin Barnett (une fille), Lucy Urquhart (une fille), Orchestre et chœur du New Sussex Opera (2018), dir. Toby Purser.
Somm Recordings SOMMCD 274-2 (2 CD). Présentation et livret en anglais. Distr. Socadisc.

Tout au long de sa carrière, le compositeur irlandais Charles Villiers Stanford (1852-1924) a déployé une énergie inépuisable pour l'implantation d'un opéra national de langue anglaise. Très marqué par l'influence musicale de Brahms et l'enseignement de Carl Reinecke qu'il reçut à Leipzig, il composa dix opéras, dont un seul, Samus O'Brien (1896) obtint du succès lors de sa création à l'Opera Comique de Londres. Mort la même année que Puccini, il laissa un dernier ouvrage, The Travelling Companion, dont la création posthume fut d'abord assurée par une troupe amateur en 1925 à Liverpool, puis par des professionnels l'année suivante, à Bristol. Le parallèle avec Puccini ne s'arrête pas là, puisque l'intrigue de ce Compagnon de route s'apparente à celle de Turandot, en ce sens que le ténor (John) tombe éperdument amoureux d'une princesse qui envoie à la mort tous les prétendants incapables de résoudre ses énigmes. Le livret ne s'inspire pas de Carlo Gozzi, mais plutôt du conte éponyme de Hans Christian Andersen publié en 1835, dans lequel le généreux John, qui a sans hésitation donné tout son argent à des ruffians pour effacer les dettes d'un homme dont il a veillé la dépouille, voit sa bonté récompensée. Grâce à l'aide d'un mystérieux ami doté de pouvoirs surnaturels qui l'accompagne au cours de ses pérégrinations, John vainc le sorcier qui tenait sous son emprise la princesse, peut répondre aux fameuses énigmes (réduites à une seule dans le livret de Henry Newbolt) et connaître enfin le bonheur. Au dénouement, le fidèle compagnon, qui n'est autre que l'homme auquel John a permis de connaître le repos éternel, doit retourner dans l'au-delà.
Sur cet argument très touchant, Stanford a composé une partition qui se laisse écouter sans déplaisir, mais dont le pouvoir expressif s'avère limité. Si le coloriste se manifeste par exemple dans quelques intéressantes danses de lutins au troisième acte, l'ensemble de l'œuvre est dépourvu du souffle dramatique que réclamerait pourtant un tel sujet. Ainsi, le caractère maléfique du sorcier est à peine suggéré, sa décapitation passe quasi inaperçue, les sentiments amoureux sont ici bien fades et le dénouement est expédié beaucoup trop promptement. Nulle hardiesse harmonique ou chromatique ne surprend dans cette œuvre trop uniforme qui pourrait avoir été composée dès les années 1880. L'Orchestre du New Sussex Opera s'en tire malgré tout honorablement, même si on aimerait des cordes plus fournies et une direction plus énergique que celle de Toby Purser. Très sollicités, les chœurs sont malheureusement d'un niveau à peine passable en raison d'un manque cruel d'homogénéité. La distribution s'avère elle aussi décevante, avec un John à court d'aigus, un Compagnon assez terne, une Princesse à la justesse très précaire et un Sorcier bien peu terrifiant. Cela étant, cette première discographique nous permet de mieux évaluer l'espèce de révolution copernicienne que Benjamin Britten allait faire connaître à l'opéra anglais à partir de Peter Grimes (1945).

Louis Bilodeau