Wir gratulieren !

Weinberg

le 06/05/2021

par Louis Bilodeau

Jeff Martin (Reb Alter), Olivia Saragosa (Bejlja), Anna Gütter (Fradl), Robert Elibay-Hartog (Chaim), Katia Guedes (Madame), Kammerakademie Potsdam, dir. Vladimir Stoupel (Berlin, 23 septembre 2012).

Oehms Classics OC 990 (2 CD). Distr. Outhere. Présentation en anglais et allemand. Livret en allemand.

Créé sous le titre Pozdravlyayem ! (Félicitations !), ce bref ouvrage en deux actes est tiré de la pièce Mazel tov ! de Cholem Aleikhem (1859-1916). Surnommé « le Mark Twain juif », cet auteur ukrainien de langue yiddish ayant émigré aux États-Unis en 1905 est surtout connu pour avoir inventé le personnage haut en couleur de Tevye le laitier, héros de la comédie musicale Un violon sur le toit (1964). Dans l'ouvrage qui nous intéresse, les félicitations du titre font référence à des fiançailles chez les domestiques (Fradl et Chaim) et dans la famille de leur très antipathique maîtresse (« Madame »), qui fait seulement de courtes apparitions. L'intrigue n'est en fait qu'un prétexte pour présenter une tranche de vie dans l'existence de quatre personnages juifs de condition modeste à l'humour corrosif qui dénoncent les pouvoirs indus de la classe des bien nantis. En ce sens, le sujet avait tout pour plaire aux autorités soviétiques lorsque Mieczysław Weinberg (1919-1996) donna son ouvrage à l'Opéra de chambre de Moscou, en 1983.

Très impressionné par la représentation à laquelle il avait assisté à l'époque, le chef et pianiste Vladimir Stoupel rêva longtemps de faire découvrir l'œuvre au public occidental. Le projet se réalisa finalement en 2012, au Konzerthaus de Berlin, dans une traduction allemande. Si l'on perd à regret les sonorités de la langue originale, la réduction pour orchestre de chambre effectuée par Henry Koch nous semble en revanche particulièrement réussie. La Kammerakademie de Potsdam confère en effet à la partition un côté incisif – notamment chez les bois – qui se prête de façon idéale à cette critique sociale pour le moins grinçante. Manifestement ravi de diriger cette musique au demeurant fort accessible, Stoupel traduit aussi bien l'atmosphère oppressante de la première scène (doléances de la cuisinière Bejlja) que la folle gaieté teintée d'angoisse existentielle dans la chanson « Zu Hause waren wir zehn Jungen ». Celle-ci est entonnée par le colporteur de livres Reb Alter, à qui est également dévolu à la fin du premier acte le poignant hommage à un poète disparu. Véritable vedette de la production, le ténor américain Jeff Martin se révèle extraordinaire dans ce rôle contrasté qui lui permet de faire entendre une riche palette de couleurs vocales. Avec son beau timbre de mezzo, Olivia Saragosa campe une Bejlja attendrissante dans la déploration de son veuvage et hargneuse à souhait lorsqu'elle se hérisse contre les privilèges des riches. Moins éblouissants, Anna Gütter et Robert Elibay-Hartog offrent néanmoins des portraits savoureux du couple Fradl-Chaim. On sera plus sévère pour Katia Guedes, qui croit devoir adopter une voix de crécelle pour rendre davantage odieux son personnage de patronne. Outre le livret comportant de nombreuses erreurs, c'est là le principal reproche que l'on peut adresser à un coffret qui comble un vide important dans la discographie d'un compositeur essentiel du XXe siècle.

 

Louis Bilodeau