Ero the Joker

Jakov Gotovac

le 11/02/2021

Révérence

par Olivier Rouvière

Valentina Fijačko Kobić (Đula), Jelena Kordić (Doma), Tomislav Mužek (Mića/Ero), Ljubomir Puškarić (Sima), Ivica Čikeš (Marko), Suzana Češnjaj (Un Jeune Berger), Chœur de la Radiotélévision croate, Münchner Rundfunkorchester, dir. Ivan Repušić (2019).
CPO 555 080-2. 1h50’. Notice en anglais. Distr. DistrArt Musique.


Il y a peu, la firme CPO nous faisait découvrir un premier opéra croate (Nikola Šubić Zrinjski d’Ivan Zajc). En voici un autre, plus tardif, et, apparemment, plus célèbre dans son pays, puisque, depuis sa création en 1935 à Zagreb, il n’a jamais quitté le répertoire : Ero the Joker, selon les dictionnaires internationaux, ou Ero de l’autre monde, selon le titre préféré par son auteur, Jakov Gotovac (1895-1982). Il s’agit d’une comédie, au ton et à la structure proches de La Fiancée vendue de Smetana, dont le protagoniste… n’existe pas. Souhaitant être aimé pour lui-même et non pour sa fortune, le jeune et riche fermier Mića se fait en effet passer, auprès de la belle Đula, pour un être tombé du ciel : Ero. Profitant de cette fausse identité, il soutire de l’argent à Doma, la belle-mère de sa chérie, vole les chevaux de son beau-père Marko et fait rosser le meunier Sima. Assez peu sympathique durant les premiers actes, ce Till l’Espiègle des Balkans apparaît finalement transfiguré par l’amour de sa fiancée et rend tous ses larcins après l’avoir épousée.

Composée entre 1926 et 1927, la partition mêle de façon originale citations ou imitations de mélodies populaires (souvent orientalisantes, en conséquence de la longue occupation turque de la Croatie) et héritage postromantique. Si l’on a comparé l’écriture de Gotovac à celle de Janáček, elle nous apparaît moins elliptique, moins slave et plus méditerranéenne : dans Ero, l’orchestration est voluptueuse, voire vériste dans les duos d’amour (cordes en nappe et arpèges de harpe), le chœur très présent, l’écriture vocale lyrique, plutôt exigeante pour les deux rôles principaux. Autant d’aspects fort bien servis par cette version, captée sur le vif mais sans doute longuement répétée car dépourvue de la moindre scorie : le superbe orchestre de Munich sait se faire valoir sans écraser les voix, les chœurs croates, dont s’émancipent plusieurs solistes joliment typés, sont aussi précis qu’enthousiastes, la direction ardente et fine (beau rallentando lorsque Đula reprend son aria de l’acte III). Basse virile (Marko), mezzo opulente (Doma), percutant baryton aigu (Sima) : les figures secondaires sont impeccables ! On pourrait imaginer ténor (Mića, un fort long rôle) et soprano (Đula) aux timbres plus colorés mais les deux interprètes font montre d’un tel brio, pour lui, et d’une si délicieuse nostalgie, pour elle, qu’ils balaient toute réserve. Une version de référence, certainement.


Olivier Rouvière