The Fairies

Sheida Gharachedaghi

le 25/01/2021

par Chantal Cazaux

Monica Whicher (soprano), Robert Dirstein (ténor), Paul Coates (baryton), Thomas Rickerts (narrateur), Ensemble of Toronto, Hisor Ensemble of Tadjikistan, dir. Owen Underhill (live, Toronto, 17 novembre 1989).
PDN 1004. Livret anglais inclus (mais incomplet). Distr. Persian Dutch Network.

 

En 1989 était créé au Metropolitan Convention Centre de Toronto cet ouvrage, alors présenté en tant qu’opéra-ballet dans une mise en scène d’Azadeh Moayedi. Traduit du persan par Ahmad Karimi-Hakkak, le livret en anglais déploie l’intégralité des Fairies du poète iranien Ahmad Shamlu (1925-2000), quatorze poèmes auxquels s’ajoute une quinzième pièce, « Freedom ! », écrite par Karimi-Hakkak. La partition constitue l’unique opéra à ce jour de la compositrice irano-canadienne Sheida Gharachedaghi, née en 1941. Resté inédit pendant trois décennies (Gharachedaghi a tenté de faire créer son œuvre à Téhéran, sa ville natale, mais la présence de chant solo féminin, interdit par le régime, l’en empêcha), l’enregistrement a été édité en 2020 par Persian Dutch Network – label basé à Amsterdam et fondé par l’Iranian Women’s Studies Foundation –, commémorant par la même occasion les vingt ans de la mort de Shamlu… et n’évitant pas quelques défauts techniques de réalisation (notamment la qualité d’enchaînement des plages).

On pourra discuter l’appellation générique opéra : pas de personnages ni d’action théâtrale dans ce texte puis sa mise en musique, formant avant tout une succession de moments lyriques juxtaposés, que ni les pages pour chœur, ni les intermèdes orchestraux dansés, ni les changements d’effectif vocal et d’atmosphère en cours de poème, ni les quelques interventions articulatoires d’un narrateur ne rendent plus théâtrale pour autant. On découvrira aussi un langage musical néo-tonal et volontiers sentimental dans son postromantisme : les élans lyriques sont parfois ambitieux de souffle et d’ampleur, mais gonflés par des doublures orchestrales trop audibles et portés par des harmonies souvent simplistes. La partition est à son meilleur quand la compositrice lorgne du côté de Stravinsky ou de Weill : « Chain Maker » et ses bois ludiques, la « Devil’s dance » et sa rythmicité farouche, la ronde chorale « Everybody sing and dance ». Mais elle déçoit ailleurs par une déploration répétitive et sans épaisseur. Si l’œuvre, convoquant l’aspiration à la liberté et la révolte contre l’esclavage, la conception universaliste des valeurs humaines, porte un message qu’on ne peut que partager, le propos est véhiculé par une forme et une écriture qui se veulent compréhensibles et empathiques à la manière nord-américaine, où la musique contemporaine peut avoir sans tabou les atours du musical. Sauf que bien des musicals sont aujourd’hui autrement exigeants, en termes de langage et de modernité, que ces Fairies ! L’ensemble s’écoute ainsi sans déplaisir, mais sans intérêt musical – virant même à la gêne lors des interventions du ténor, par trop instable de timbre et de soutien, surtout en regard du chant généreux, aussi souple que solide, de Monica Whicher.

Le principal regret est que cette partition, qui réunit une inspiration poétique persane et une esthétique musicale occidentale, se refuse à intégrer les éléments de musique traditionnelle pourtant convoqués : confiée au Hisor Ensemble of Tadjikistan, la pièce « Celebrate ! » met en avant le narrateur et laisse au ney et au dombak la portion congrue – à l’arrière-plan, et éphémère : quelques secondes ! L’opéra se clôt ainsi sur une reprise de « Freedom ! » et de sa mélopée pseudo-orientalisante digne d’un péplum – on imagine le grand travelling de la caméra sur les esclaves enchaînés au pied de la pyramide... On a mal pour les musiciens tadjikes, invités de dernière minute et évacués du tableau sonore à peine entrés. De bout en bout, l’œuvre rend finalement allégeance à Hollywood et à la cadence parfaite. « Freedom » ?


Chantal Cazaux