Il Trespolo tutore

Stradella

le 25/01/2021

par Olivier Rouvière

Riccardo Novaro (Trespolo), Roberta Mameli (Artemisia), Silvia Frigato (Ciro), Rafał Tomkiewicz (Nino), Luca Cervoni (Simona), Paola Valentina Molinari (Despina), Ensemble Mare Nostrum, dir. Andrea de Carlo (2019).
Arcana A 475. 2h37’. Notice en français. Distr. Outhere.

 

Andrea de Carlo a de la suite dans les idées : voici déjà le sixième volume qu'il enregistre chez Arcana, dans le cadre du Stradella Project co-organisé avec le Festival de Nepi – et la seconde version d'Il Trespolo tutore qu'il nous propose, après celle captée en 2018 à Varsovie (publiée en DVD chez Dux) ! Le lecteur curieux voudra bien se reporter à notre compte rendu de l'époque pour en savoir plus sur cet étonnant ouvrage de 1675, qui voit une pupille tenter à toute force d'épouser son tuteur, bourru bienfaisant avant la lettre. Notons seulement que ce livret opère une étonnante transmutation des codes de l'opéra vénitien et de la commedia dell'arte, dont Andrea de Carlo se plaît à souligner la mélancolie plutôt que la bouffonnerie : après tout, il est ici question d'amour non partagé et de folie... La poétique production scénique de Varsovie péchait par ses jeunes chanteurs ; en voyageant, elle a gagné de nouveaux interprètes, ne conservant de la première distribution que l'excellent contre-ténor Tomkiewicz, toujours plus bouleversant, notamment dans ses scènes de démence de l'acte III, mêlant berceuse funèbre, rire vocalisant et invocation aux furies. Dans le rôle-titre, le baryton Novaro est superbe de mordant, d'abattage, presque trop vigoureux pour son rôle de barbon, tandis que les deux principales sopranos contrastent idéalement : timbre piquant, impertinent, boyish, pour Frigato, voix aux raucités voluptueuses pour Mameli. Molinari, en fausse ingénue qui tire les marrons du feu, et Cervoni, en matrone désabusée, complètent joliment le casting.

Sur sa page d'accueil, le Stradella Project se donne pour mission de travailler sur les relations existant entre la phonétique italienne et les techniques de la musique du XVIIe siècle. Cela s'entend : jamais les pleins et les déliés de la langue, les ouvertures et couvertures de l'émission, savourés avec gourmandise par les chanteurs, n'ont paru si évidemment inspirer les ombres et lumières, le sfumato de la musique – sur ce plan, cet enregistrement est un vrai régal. Il nous permet aussi de découvrir l'intégralité d'une partition que le DVD polonais écourtait. Et, du coup, d'en percevoir les longueurs... Car nous perdons tout de même, au disque, la spontanéité, la vivacité des échanges scéniques : les récitatifs, surtout, savamment distillés, ressemblent un peu trop à ceux des oratorios enregistrés par de Carlo chez Arcana, et l'ensemble Mare Nostrum, ravissant dans les sinfonie et les airs, semble abuser, dans les dialogues, de l'orgue et du violone. Néanmoins, une réussite, qui fait suite à celle obtenue dans La Doriclea, du même compositeur, par le même chef.


Olivier Rouvière