The Trial at Rouen

Norman Dello Joio

le 12/01/2021

par Pierre Rigaudière

Heather Buck (Jeanne), Stephen Powell (Pierre Cauchon), Luke Scott (Père Julien), Ryan Stoll (Le Geôlier), Jeremy Ayres Fisher (Un Soldat), Boston Modern Orchestra Project, dir. Gil Rose (Worcester MA 2017).
BMOP/Sound 1073. Notice et livret en anglais. Distr. amt public relations.

 

Bien que n’étant pas comme son contemporain Gian Carlo Menotti un librettiste régulier, Norman Dello Joio n’hésita, semble-t-il, pas longtemps à écrire son propre livret pour The Trial at Rouen (1956). Passionné de longue date par la figure de Jeanne d’Arc, le compositeur laisse de côté l’aspect politique d’un procès truqué pour privilégier la dimension humaine et émotionnelle. La trame dramaturgique des deux scènes est polarisée par l’opposition entre Jeanne, galvanisée dans sa foi par des voix dont elle ne doute pas du caractère divin, et un Pierre Cauchon intraitable qui veut la soumettre à la loi de l’Église en la faisant abjurer, et plus encore obtenir son exécution.

Bien que retenue dans son rythme par quelques moments trop statiques, cette dramaturgie fonctionne bien et a le mérite de susciter, par sa linéarité fluide, une structure musicale souple et exempte des lourdeurs de l’opéra à numéros. Heather Buck bénéficie d’un bel espace lyrique avec des airs qui s’insèrent sans ruptures dans le flux musical. La soprano – décidément excellente dans tous les registres, tant elle est loin ici du Haroun de Charles Wuorinen – incarne de façon vibrante le courage que confère à la combattante sa foi inébranlable, sans laisser dans l’ombre son humilité et les moments de doute d’une jeune fille à laquelle on aura à peine laissé le temps de devenir adulte. Les moments introspectifs sont les plus convaincants, et on peut regretter que le compositeur ait exposé l’interprète, surtout à la première scène, à la conjonction d’un orchestre surdosé et d’une trop forte sollicitation dans l’aigu, qui résulte inévitablement en un vibrato tendu.

Le point faible de cet opéra est indubitablement son écriture orchestrale, trop illustrative et indexée sur la musique de film à grand spectacle – la première version de l’ouvrage était d’ailleurs destinée à la télévision –, qui ne nous épargne ni le style pseudo-médiéval hollywoodien ni les renforts de cuivres et timbales à la moindre évocation de bataille. Tirée d’un opéra éponyme vite retiré du catalogue, la symphonie The Triumph of Joan (1952) qui figure sur le premier CD reste de même un poème symphonique démonstratif aux développements thématiques pesants, en dépit des efforts déployés par Gil Rose et les musiciens du BMOP pour aérer la matière orchestrale.

Le traitement vocal, que le sujet a probablement contribué à orienter vers une relative sobriété, confère une appréciable épaisseur humaine aux personnages. Le baryton Stephen Powell incarne avec beaucoup d’aplomb un Pierre Cauchon autoritaire et dogmatique, qu’il adoucit cependant lorsque l’évêque feint une certaine mansuétude envers Jeanne. Des rôles secondaires destinés à éviter une focalisation trop exclusive sur les deux figures principales nous valent le velouté du ténor Jeremy Ayres Fisher – un soldat anglais qui se languit de son pays –, puis le vibrato caricatural de Ryan Stoll dont on préfère penser qu’il est entièrement motivé par l’ébriété du Geôlier harcelant sa prisonnière. Plus durable et significatif, le rôle de médiateur malgré lui d’un Père Julien qui s’est pris de sympathie pour la captive offre une ligne de fuite à l’axe Cauchon/Jeanne en même temps qu’il apporte une voix de baryton que sa douceur fait apparaître, a fortiori avec le timbre tout en rondeur de Luke Scott, comme l’antithèse de l’évêque, et donc comme le versant bienveillant de l’Église.

Les interventions du chœur masculin des inquisiteurs et du chœur mixte d’un peuple de plus en plus fasciné par l’accusée viennent fort à-propos ponctuer l’alternance des dialogues. Si on ne craint pas les décors musicaux en carton-pâte, si on ne cherche pas dans le livret une plongée hyperréaliste dans les tourments psychologiques d’une Jeanne d’Arc se sachant condamnée au bûcher, on savourera un lyrisme qui se fond naturellement dans la dramaturgie et que porte avec conviction un casting de premier plan.

 

Pierre Rigaudière