Frühlingsstürme

Weinberger

le 12/01/2021

Révérence

par Jules Cavalié

Stefan Kurt (le général Wladimir Katschalow), Alma Sadé (Tatjana), Vera-Lotte Boecker (Lydia Pawlowska), Dominik Köninger (Roderich Zirbitz), Tansel Akzeybek (Ito), Tino Lindenberg (le colonel Baltischew), Luca Schaub (le grand-duc Michailowitsch), Orchestre de la Komische Oper Berlin, dir. Jordan de Souza, mise en scène : Barrie Kosky (Berlin 2020).
Naxos 2110677-78. Notice en anglais et en allemand (interview de Barrie Kosky et argument). Distr. Outhere.

 

La Komische Oper de Berlin avait prévu au printemps 2020 de rendre hommage au compositeur tchèque Jaromír Weinberger, devenu par la suite américain par la force tragique de l’histoire. Sous la forme d’un festival, le public devait retrouver un des titres qui fit les beaux jours de l’opérette berlinoise de l’entre-deux-guerres avec Frühlingsstürme, ainsi que le chef-d’œuvre lyrique du compositeur, Švanda dudák (Schwanda le joueur de cornemuse). De cette belle initiative, seul Frühlingsstürme a pu voir le jour à temps pour être représenté et capté, précieux et nécessaire témoignage d’une œuvre rare dont la vidéographie était jusqu’alors inexistante.

Représentée pour la première fois le 20 janvier 1933, le destin de l’opérette est, comme celui de son auteur, rapidement scellé par la prise du pouvoir par les nazis. Ainsi présentée comme la dernière opérette de la République de Weimar, Frühlingsstürme s’inscrit pourtant dans un héritage musical plus large. Si Jaromír Weinberger respecte en effet les codes du genre – les dialogues alternent avec le chant – et ses usages berlinois – importance des numéros de danse venus de la « Revue-Operette » et influence du jazz –, la réalisation emprunte à des traditions musicales variées.

L’action se déroule en Mandchourie en 1905 durant la guerre russo-japonaise et met en scène les retrouvailles manquées entre la jeune veuve pétersbourgeoise Lydia Pawlowska et Ito, un officier du renseignement japonais. Celui-ci s’est fait embaucher comme domestique auprès du général Katschalow, commandant en chef des armées russes, qui nourrit aussi des sentiments à l’égard de la voluptueuse Lydia. Parallèlement à ces amours sérieuses, Tatjana, la fille du général, s’éprend du journaliste allemand Roderich Zirbitz, en quête d’informations provenant du quartier général russe. Un bal plus tard et après quelques négociations d’antichambre, Ito, l’espion démasqué, est arrêté puis s'évade grâce à la complicité de Lydia qui cède aux avances du général.

Le troisième acte réunit l’ensemble des protagonistes pour les négociations du traité de paix à San Remo et un épilogue doux-amer à la pastorale amoureuse. Ito, présent avec son épouse, est prêt à retrouver Lydia, mais celle-ci, qui s’est toujours refusée à se marier au général dans l’espoir de retrouver son amant de jadis, s’émeut des supplications de l’épouse d’Ito et finit par accepter la demande en mariage de Katschalow. Si les jeunes amoureux, Tatjana et Roderich, convolent avec un bonheur plus franc, l’opérette s’achève sur une note mélancolique, laissant chacun à ses regrets.

Pour raconter ce vaudeville militaro-amoureux, Weinberger puise aussi bien dans la tradition nationale tchèque enrichie de la modernité post-romantique que dans les artifices de la musique légère. Le lyrisme des retrouvailles entre Lydia et Ito est soutenu par un orchestre aux dimensions symphoniques, dont les thèmes font écho aux œuvres de Smetana et Dvořak, quand les ruses de Roderich offrent des scènes de comédie enlevées et piquantes.

La version musicale proposée par la Komische Oper est une reconstruction réalisée et arrangée par Norbert Biermann. Dans le livret qui accompagne le DVD, Barrie Kosky défend avec conviction le choix de supprimer complètement les chœurs, ce qui permet de resserrer l’intrigue sur la dimension intime de la pièce, sans renoncer aux scènes de foule grâce aux nombreuses interventions du ballet. Il assume aussi la fabrication du quatuor final à partir de réminiscences de thèmes déjà entendus, renforçant ainsi la dimension nostalgique de cette conclusion. Cette proposition convainc d’autant mieux qu’elle atteint le but qui lui a été assigné : la pièce se déroule avec fluidité et la dimension militaire donne un savoureux contexte à l’œuvre sans jamais envahir l’action ni les sentiments qui se nouent.

Pour interpréter ces Tempêtes de printemps, oscillant entre tendresse, désespoir et comédie, la Komische Oper a réuni un plateau de quatre chanteurs-acteurs, complété avantageusement par une troupe d’acteurs de talent. Vera-Lotte Boecker tient le rôle de Lydia Pawlowska avec grande classe : elle déploie toute une palette de sentiments qui font mouche, de la séduction au renoncement. Face à elle, Tansel Akzeybek, ténor vaillant sans excès, campe un Ito séduisant. Parallèlement à ce couple sérieux, le couple comique formé par la Tatjana d’Alma Sadé et le Roderich de Dominik Köninger déborde d’une énergie contagieuse. Le timbre chaleureux du soprano suggère avec gourmandise l’éveil de la jeunesse à l’amour, auquel répond l’abattage du baryton plein de verve. Enfin, unique personnage principal parlé, le général Wladimir Katschalow réussit le tour de force de faire oublier qu’il ne fait « que » jouer, sauf quand il gratifie le public d’une impayable interprétation d’un fragment du « Kuda, kuda » de Lenski dans Eugène Onéguine. Comique et touchant, Stefan Kurt est un élément essentiel du spectacle et s’amuse avec ce général dépassé par les événements militaires aussi bien qu’amoureux. Jordan de Souza, directeur musical de la Komische Oper, emmène avec conscience et énergie un orchestre en forme superlative. La finesse du détail rend justice aux nombreuses subtilités de la partition pour un résultat flamboyant.

La mise en scène de Barrie Kosky se construit autour d’un dispositif unique pour les deux premiers actes. La scénographie se résume à une immense caisse de transport en bois qui se déplie et se referme, de sorte à nous transporter à l’intérieur du quartier général russe, à ses abords ou encore dans les salons de Lydia Pawlowska. Quelques accessoires choisis – des lanternes rouges évoquant discrètement la Chine lors du bal ou bien une table pour le commandement militaire – et des lumières particulièrement soignées achèvent de donner vie à cet habile décor. La scénographie sobre permet de mettre en valeur une direction d’acteurs au cordeau. En effet, Barrie Kosky n’est pas avare de beaux tableaux qui jouent habilement des différents registres de la pièce, passant ainsi naturellement des images intimistes aux scènes d’humour et enfin au faste propre à ce répertoire. Les chorégraphies d’Otto Pichler rappellent avec brio l’influence des revues sur Weinberger.

Le visionnage d’une telle captation fait regretter de n’avoir pas fait le voyage. En effet, du bout des yeux et des oreilles on pressent que ces soirées ont dû faire partie de celles qui vous ravissent, mais dont le charme ne peut jamais complètement résister à la médiation technique.


Jules Cavalié