La bella dormente nel bosco

Respighi

le 07/01/2021

par Jules Cavalié

Veta Pilipenko (La Regina/La Vecchietta/La Rana), Angela Nisi (La Principessa), Antonio Gandía (Il Principe Aprile), Vincenzo Taormina (Il Re/L'Ambasciatore), Shoushik Barsoumian (La Fata Azzurra), Lara Rotili (Il Gatto/La Duchessa/ Il Cucolo), Claudia Urru (Il Fuso/L'Usignolo), Enrico Zara (Mister Dollar/Il Buffone), Orchestra e Coro del Teatro Lirico di Cagliari, dir. Donato Renzetti, mise en scène : Leo Muscato (Cagliari 2017).
Naxos/Unitel 2110655 (1 DVD). Notice en anglais. Distr. Outhere.

 

Adapté du conte de Charles Perrault, La Belle au bois dormant, par le librettiste Gian Bistolfi, l’opéra La bella dormente nel bosco reprend l’ensemble des péripéties du récit merveilleux et les traite avec une concision fidèle (l’opéra dure moins d’une heure et demie), tout en s’autorisant quelques libertés. Ainsi, le sommeil de la princesse ne dure pas cent mais trois cents ans, ce qui la conduit au début du XXe siècle, à l’époque contemporaine de la création de l’ouvrage, ce dont Respighi joue avec humour. À cette concision temporelle répond une économie de moyens instrumentaux. En effet, d’abord composée pour être créée le 13 avril 1922 par le Teatro dei Piccoli – une célèbre compagnie de marionnettes dirigée par Vittorio Podrecca – la Bella fit appel à un ensemble instrumental modeste, puis à un petit orchestre en 1934 lors d’une révision pour une série de représentations au Théâtre de Turin. La version turinoise (présentée dans ce DVD) a néanmoins conservé, selon le musicologue Giangiorgio Satragni, le caractère d’intimité de l’orchestration originale.

Toutefois, c’est bien par le recours à l’imagination musicale qu’Ottorino Respighi (1879-1936) scelle l’appartenance de l’opéra au domaine de la fiaba musicale (fable musicale). Aucune longueur dans cette œuvre, où Respighi manipule avec finesse les emprunts à différents styles : le wagnérisme côtoie la musique baroque, et le Principe Aprile est accompagné d’un certain Mister Dollar, introduit musicalement par un cake-walk qui donne à entendre le réveil de la Belle dans les années 1920. Pour autant, le véritable tour de force musical réside dans la cohérence donnée par le compositeur à ces œillades lancées à différents styles. Respighi ne juxtapose pas, il compose : son métier de symphoniste et d’orchestrateur lui permet de faire cohabiter ces univers différents, de passer de l’un à l’autre en toute discrétion, en opérant une progression sans couture dans le discours musical. Ainsi, l’accompagnement orchestral, riche de sonorités et de références, donne un relief et une profondeur dramatique à la musique sur laquelle vient se poser, avec la simplicité des histoires féériques, le chant délicatement naïf.

Respighi trouve ainsi un point d’équilibre entre une écriture instrumentale savante et un chant sans emphase. La virtuosité des Fées souligne subtilement le caractère aérien des personnages, et le compositeur réinterprète ainsi la tradition vocale italienne : les suraigus agiles ne constituent pas le cœur du chant, ils apparaissent et disparaissent avec grâce, misant sur l’impression que laisse le souvenir fugace plus que sur l’instant impressionnant. Ce faisant Respighi met à distance affects et sentiments, prenant le contrepied des opéras véristes qui triomphent encore dans les années 1920. Il favorise l’intelligibilité du texte pour faire vivre le rituel « il était une fois » sur scène. Ici nul saisissement émotionnel mais une élégante invitation à entrer dans le conte.

Avec La bella dormente nel bosco, Respighi a ciselé un joyau rare, et il faut saluer la belle initiative et la louable intention du Teatro lirico de Cagliari de le présenter et d’en capter une vidéo – la première du catalogue. Malheureusement, le résultat est fort mitigé. Si aucun interprète ne démérite, peu emportent les suffrages de façon évidente, or l’œuvre ne repose pas sur un ou deux rôles mais présente une multiplicité de personnages dont les courtes interventions sont presque toutes d’égale importance. On salue ainsi la prestation de la mezzo-soprano Veta Pilipenko qui endosse les rôles de la Reine, la Petite Vieille et la Grenouille avec une conviction constante et séduit par son chaleureux timbre. Pareillement, la soprano Lara Rotili est un charmant Coucou avant de devenir une désopilante Duchesse blasée au dernier acte. On lui doit aussi deux rôles parlés de très bonne tenue, la Fée verte et le Chat. Angela Nisi et Antonio Gandía forment un couple de Princesse et Prince un peu déséquilibré, la soprano fait preuve d’une belle souplesse qui met en valeur une jolie voix alors que Gandía est un ténor un peu trop vaillant pour les subtilités respighiennes ; la beauté du timbre est néanmoins propre à satisfaire la gourmandise de l’amateur de voix. Si le Bûcheron de Nicola Ebau tire parti de la rusticité de son chant, la soprano Claudia Urru est plus convaincante dans le rôle du Fuseau que du Rossignol où d’un registre à l’autre l’émission de la voix n’est pas égale au détriment des graves. Le ténor Enrico Zara, en accord avec ses rôles de Bouffon et de Mister Dollar, mise plus sur son abattage scénique que sur ses qualités vocales et le baryton Vincenzo Taormina fait un honnête Ambassadeur puis Roi. Enfin la Fée bleue de Shoushik Barsoumian peine à convaincre : les suraigus sont séduisants, mais l’émission est parfois criarde et en-deçà l’intonation est approximative.

On déplore que les chœurs soient peu soignés alors que leur participation est si nécessaire au caractère merveilleux de la partition. Enfin si l’orchestre, sous la direction de Donato Renzetti, insuffle une énergie salutaire à la représentation et accompagne avec attention le plateau, on souhaiterait un plus grand raffinement dans les équilibres internes.

De la genèse de l’œuvre Leo Muscato semble avoir retenu le premier épisode au Teatro dei Piccoli. En effet, costumes et décors évoquent la caractérisation figée propre aux marionnettes, ce que renforce la direction d’acteurs. Il en résulte une mise en scène très littérale, soulignée par des choix de couleurs bigarrées et criardes pour les costumes et décors. Pourtant la partition de Respighi laissait la place à plus de tendresse et de suggestion pour ce conte d’initiation amoureuse et d’amour parental.

Le principal mérite de cette captation est donc de combler un important manque de la vidéothèque lyrique, en attendant qu’un autre enregistrement, à la hauteur de ce chef-d’œuvre, vienne rendre parfaitement justice à la grâce charmante de l’opéra d’Ottorino Respighi.


Jules Cavalié