Blindekuh

Johann Strauss

le 10/12/2020

par Louis Bilodeau

Robert Davidson (Scholle), Kirsten C. Kunkle (Arabella), Martina Bortolotti (Waldine), Roman Pichler (Hellmuth Forst), James Bowers (Adolf Bothwell), Andrea Chudak (Betsy), Daniel Schliewa (Kragel), Emily K. Byrne (Elvira), Julian Rohde (Johann), Orchestre et Chœurs philharmoniques de Sofia, dir. Dario Salvi (live, 2019).
Naxos 8.660434-35 (2 CD). Notice en anglais, livret allemand et français disponible à l'adresse www.naxos.com/libretti/660434.htm. Distr. Outhere.

 

Année funeste dans la vie de Johann Strauss, 1878 vit s'enchaîner le décès de sa première épouse (Henrietta, dite Jetty) en avril, son mariage désastreux sept semaines plus tard avec Angelika Dittrich et la création en décembre de Blindekuh, le plus cuisant échec de sa carrière. Donnée au Theater an der Wien avec notamment le célèbre Alexander Girardi dans le rôle du serviteur Johann, l'opérette quitta l'affiche après seulement seize représentations. L'ouverture aux vastes proportions jouit néanmoins d'une certaine popularité, de même que la superbe valse du deuxième finale que Strauss a réutilisée pour son op. 381 (Kennst du mich ?). La mélodie en est si entraînante que Ralph Benatzky la reprit dans Casanova (1928) – pastiche réunissant diverses pages de Strauss –, où elle devient l'air de Laura accompagné d'un chœur de religieuses. De nombreuses sopranos l'ont enregistré, d'Anni Frind (la créatrice), à Elisabeth Schwarzkopf, Hilde Güden, Joan Sutherland, Lucia Popp, Kiri Te Kanawa, Sumi Jo... Il est piquant de noter que cette prière adressée à la Sainte Vierge a été conçue par Strauss pour un contexte bien différent, soit celui du joyeux colin-maillard (Blindekuh) qui termine le deuxième acte dans la confusion la plus totale.

Adaptation par Rudolf Kneisel de sa pièce du même titre créée à Berlin en 1875, l'ouvrage gravite autour de Waldine, fille du propriétaire terrien Scholl, qui doit épouser son cousin d'Amérique Adolf, à défaut de quoi son père devra payer 40 000 $ de dédommagement pour promesse non tenue. Or le séduisant Hellmuth Forst se fait passer pour ce parent... qui ne peut d'ailleurs convoler en justes noces parce qu'il est déjà marié. Au terme de nombreux quiproquos, tout se termine comme entendu par le triomphe de l'amour de Waldine et Hellmuth. Malgré quelques numéros d'une belle venue, l'œuvre s'avère dans l'ensemble assez décevante, Strauss n'arrivant pas à rendre vraiment intéressante une intrigue en somme par trop convenue.

Si l'on sait gré à Naxos de cette première discographique, il faut cependant avouer que Dario Salvi et l'Orchestre philharmonique de Sofia offrent une lecture empesée. Tout est ici prudent, scolaire et jamais virevoltant, malgré les multiples rythmes de danses. D'abord impressionnant par sa puissance, le chœur se révèle assez vite insuffisamment discipliné et homogène. Pour donner vie à la jeune première Waldine, il faudrait plus de charme et de fraîcheur que n'en possède Martina Bortolotti. Robert Davidson et Kirsten C. Kunkle n'ont guère à offrir qu'un timbre quelconque et une technique rudimentaire dans les rôles du père et de la belle-mère de Waldine. Ce sont à vrai dire les quatre ténors qui sauvent jusqu'à un certain point la distribution. Outre le Hellmuth fantasque de Roman Pichler et le cousin touchant de James Bowers, on apprécie le Kragel solide de Daniel Schliewa et le tendre Johann de Julian Rohde, qui imite le chant des hirondelles dans son air du deuxième acte. Au total, un enregistrement à connaître davantage pour sa valeur historique que purement musicale.

 

Louis Bilodeau