Die Rose von Stambul

Fall

le 08/12/2020

par Louis Bilodeau

Matthias Klink (Achmed Bey), Kristiane Kaiser (Kondja Gül), Andreas Winkler (Fridolin), Magdalena Hinterdobler (Midili Hanum), Eleonora Vacchi (Bül-Bül), Christof Hartkopf (Kamek Pacha), Hanne Weber (Djamileh), Wolfgang Klose (Müller), Orchestre de la Radio de Munich, Chœur de la Radio bavaroise, dir. Ulf Schirmer (live, Munich 2014).
CPO 555 036-2 (2 CD). Notice en allemand et en anglais, pas de livret. Distr. DistrArt Musique.

 

C'est au beau milieu de la Première Guerre mondiale, le 2 décembre 1916, que le Theater an der Wien créa Die Rose von Stambul, opérette qui valut à Leo Fall un de ses plus grands succès et atteignit 422 représentations en plus de conquérir les publics de Hambourg et de Berlin dès 1917. Comme le titre le laisse supposer, le livret de Julius Brammer et Alfred Grünwald se déroule principalement en Turquie, qui venait d'infliger au camp des Alliés l'humiliante défaite de la bataille des Dardanelles. Afin de rendre hommage au héros de cet épisode glorieux pour les empires centraux, le ténor Hubert Marischka apparaissait au premier acte vêtu exactement comme Mustafa Kemal, le futur président réformateur de la République turque. Dans le même ordre d'idée, le nom du personnage de Midili, amie de l'héroïne Kondja, fait référence au surnom donné au SMS Breslau, croiseur de la Marine allemande offert à l'Empire ottoman au début de la guerre.

L'intrigue gravite autour de la question de l'émancipation des femmes, sujet d'une actualité brûlante dans la Turquie d'Erdogan. Appelée « la Rose d'Istanbul », Kondja Gül se désole avec ses compagnes de vivre enfermée dans un harem et de devoir porter le voile. Éprise de littérature, elle a écrit au poète André Lery pour lui faire part de son admiration. Elle ignore que sous ce pseudonyme se dissimule Achmed Bey, à qui son père l'a promise, évidemment contre son gré. Sincèrement amoureux de Kondja, Achmed adhère aux valeurs occidentales et veut se consacrer à une seule épouse. Il ne révèle toutefois sa véritable identité qu'après quelques renversements de situation et savoureuses passes d'armes verbales, au terme desquels les deux protagonistes tombent dans les bras l'un de l'autre.

Leo Fall a composé sur cette trame une partition extrêmement réussie où un certain exotisme musical cède le pas devant les rythmes de valse au parfum entêtant. La plus remarquable d'entre elles se retrouve dans la scène finale du deuxième acte (« Ein Walzer muss es sein »), merveilleux duo se terminant... par la fuite de la jeune mariée. L'autre page irrésistible est l'air d'entrée d'Achmed (« Man sagt uns nach »), qui chante les merveilleux attraits de Kondja. Familier de ce répertoire, Ulf Schirmer dirige comme à l'accoutumée avec élégance et raffinement l'Orchestre de la Radio de Munich, qui se pare de couleurs sonores enivrantes. Le chef peut également compter sur un quatuor vocal de premier ordre, dominé par la Kondja bien déterminée de Kristiane Kaiser. Habituée du rôle de Konstanze dans L'Enlèvement au sérail, autre héroïne qui s'affranchit de la férule masculine, la soprano autrichienne confère beaucoup de grâce et une grande fermeté de caractère à son personnage. Si Matthias Klink ne peut certes pas rivaliser avec le rayonnement et les aigus souverains de Rudolf Schock et surtout de Fritz Wunderlich, qui ont tous deux enregistré de larges extraits de l'ouvrage au début des années 1960, il n'en campe pas moins un Achmed stylé, au timbre viril et sachant ne jamais forcer la voix dans les passages les plus exposés. À leurs côtés, l'autre couple de rigueur (Fridolin-Midili) est parfait dans sa complicité et sa joie de vivre communicative ; pétulante à souhait, Magdalena Hinterdobler forme un couple attachant avec Andreas Winkler, très drôle dans son air en travesti « Ich bin noch etwas schüchtern ». Enregistrée au Prinzregententheater de Munich devant un public manifestement ravi, cette version fait honneur à l'impressionnante collection d'opérettes du catalogue CPO.

 

Louis Bilodeau