Le Nain

Zemlinsky

le 16/11/2020

Révérence

par Pierre Flinois

Elena Tsallagova (L’Infante), Emily Magee (Ghita), David Butt Philip (Le Nain - ténor), Mick Morris Mehnert (Le Nain - acteur), Philipp Jekal (Don Estoban), Chœurs et Orchestre du Deutsche Oper Berlin, dir. Donald Runnicles, mise en scène : Tobias Kratzer (2019).
DVD Naxos 2.110657. 1h35. Présentation en anglais et allemand. Surtitres en français. Distr. Outhere.

 

Les opéras d’Alexander von Zemlinsky ont retrouvé depuis une quarantaine d’années une place indiscutable au répertoire, comme en témoignent les récentes créations françaises à la scène du Cercle de craie à Lyon et de Görge le rêveur à Nancy, relatives raretés encore, alors qu’Une tragédie florentine et surtout Le Nain sont devenus des constantes partagées partout, sinon en DVD, où cette dernière œuvre n’était accessible à ce jour que par la seule version dirigée par James Conlon en 2010 à Los Angeles.

Le thème du Nain, tiré d’Oscar Wilde, est bien connu, puisqu’il s’agit de la tragédie de l’homme laid, qui concernait particulièrement Zemlinsky qui mesurait 1,57 m et était d’un physique peu aimable, ce qui n’empêcha pas une liaison platoniquement amoureuse et réciproque avec Alma Schindler, qui fut son élève avant de devenir l’épouse de Gustav Mahler. C’est pourquoi Tobias Kratzer - le metteur en scène du dernier Tannhäuser de Bayreuth - a voulu contextualiser sa production du Nain en l’ouvrant avec la Musique d’accompagnement pour une scène de film de Schoenberg. Il met ainsi en scène, en utilisant sa construction tripartite danger imminent/angoisse/catastrophe, le déroulé de cette passion qui ne put s’installer dans le temps et finit par une séparation. Cette scène de 8 minutes montrant le flirt, la crispation et la rupture du couple se déroule dans un décor bourgeois 1900 fort réaliste, mais noir et blanc comme un film d’époque, où seule Alma tranche avec ses vêtements et son chapeau comme colorisés en rouge. Une partition originale y apparaît, rejetée par elle, et qu’on retrouvera éditée, jouée, méprisée dans Le Nain qui suit immédiatement, pour dire que ce thème de la souffrance par rapport à la laideur peut se conjuguer à celui de l’omniprésence de notre image dans notre société - les compagnes de l’Infante jouent de selfies comme pour anticiper le rôle si fondamental ici du miroir - comme à celui de la reconnaissance de l’artiste et de son œuvre : le Nain sera ici chef d’orchestre, créateur de cette partition, qui provoquera un esclandre, l’action se passant de fait dans une salle de concert privée du palais, purement contemporaine, immaculée, où seuls les tuyaux d’un orgue imposant et les ombres portées des socles des bustes de grands compositeurs créent des nuances de gris.

Mais c’est la question de la représentation du personnage central qui demeure cruciale : un fort ténor accroupi sur des chausses fixées aux genoux reste la solution la plus fréquente, mais aussi la plus maladroite. Kratzer a opté pour le dédoublement, avec un vrai nain, Mick Morris Mehnert, jouant le rôle, radieux dans l’ignorance de sa différence et la conscience de sa valeur artistique, et un ténor de grande taille, David Butt Philip, chantant de côté, face à un pupitre, tous deux portant l’habit. Mais peu à peu, le chanteur prend part à l’action, et après le premier duo, qui voit la sortie de l’acteur pour la scène de bal hors-champ, prend sa place face à un immense miroir noir descendu des cintres, où soudain, à la fin de son monologue, son double réel apparaît pour sa prise de conscience de sa réalité physique. Les deux incarnations du personnage réunies mourront alors du même désespoir au finale. Solution astucieuse, élégante, et formidablement traitée par un jeu d’acteur poussé, qui interroge autant sur l’art du théâtre que sur le récit qu’il sert.

Face à ce jeu en blanc et noir et à la nudité du propos scénique - pas besoin de montrer les cadeaux quand la fosse les décrit si bien -, la partition brille des mille feux de son orchestration chatoyante sous la baguette experte de Donald Runnicles, qui sait tout aussi parfaitement tendre le drame jusqu’au climax final et à sa résolution mi-superficielle, mi-explosive. Un Don Estoban onctueux, des suivantes et des compagnes enjouées (le chœur de Berlin) composent le milieu frivole de la cour, si étranger aux trois protagonistes du drame. Emily Magee compose une Ghita consciente et pleine de compassion d’une voix qui tient encore parfaitement les lignes pour porter les accents puissants de son désarroi. L’Infante d’Elena Tsallagova a toute la légèreté nette, froide et insouciante requise, tout en laissant filtrer les interrogations qui naissent en elle sur cet amour qu’elle pourrait peut-être partager s’il n’était d’abord inconcevable. Et David Butt Philip fait face aux exigences redoutables du rôle du Nain avec un timbre raffiné, une maîtrise de la projection et une élégance du chant qui l’imposent sans peine comme le héros de la soirée, aux côtés de son double acteur si captivant.

Une vraie réussite.


Pierre Flinois