Scherz, List und Rache

Philipp Christoph Kayser

le 16/11/2020

par Louis Bilodeau

Annika Boos (Scapine), Cornel Frey (Scapin), Florian Götz (Le Docteur). Orchestre L'arte del mondo, dir. Werner Ehrhardt (Leverkusen, 2019).
Deutsche Harmonia Mundi 19439784912 (2 CD). Notice et livret en allemand et anglais. Distr. Sony.


Le principal titre de gloire de Philipp Christoph Kayser (1755-1823) consiste à avoir collaboré avec son ami Goethe, de six ans son aîné, qu'il connut à Francfort au début des années 1770. En 1775, Kayser s'établit à Zurich pour y enseigner la musique, alors que Goethe s'installa à Weimar. Après avoir vainement proposé au compositeur de travailler à son livret Jery und Bätely, le poète voulut réaliser avec lui une sorte de pendant allemand de l'opera buffa. Très marqué par les représentations que la troupe de Joseph Bellomo avait données à Weimar d'ouvrages de Paisiello, Cimarosa et Piccinni, il rédigea en 1784-1785 le livret de Scherz, List und Rache, ouvrage en quatre actes qu'on peut traduire par « Plaisanterie, Ruse et Vengeance ». Kayser s'attela à la tâche, mais le projet n'aboutit jamais, même si des répétitions eurent lieu en 1785 et 1786. Le temps passa, le musicien séjourna plusieurs mois à Rome en 1787-1788 avec Goethe et composa une ouverture pour Egmont... puis on ne parla plus de Scherz, List und Rache. Conscient de la longueur excessive du livret, Goethe n'eut pas envie de le remanier et s'en désintéressa. De retour à Zurich, Kayser ne semble plus avoir de contact avec Goethe et renonce à la composition en 1789, à 34 ans. Si son opéra tombe dans l'oubli, la pièce de Goethe inspirera néanmoins au fil des décennies huit autres compositeurs comme Peter von Winter (Munich, 1790), E.T.A. Hoffmann (Posen, 1801) et Max Bruch (Cologne, 1858), qui ne retinrent qu'une portion du texte. En 1882, Nietzsche reprit le titre pour la première partie du Gai Savoir...

Longtemps crue perdue, la partition de Kayser fut retrouvée en 1984 à Zurich et fut finalement créée neuf ans plus tard dans une version abrégée destinée à un orchestre de chambre, dans le petit théâtre du château Kochberg, près de Weimar. C'est seulement en 2019 que l'on put enfin entendre l'orchestration originale, avec les instruments d'époque de L'arte del mondo, dans le cadre de la version semi-scénique donnée à la Bayer Erholungshaus de Leverkusen. D'importantes coupures ont de nouveau été effectuées, car une exécution intégrale aurait signifié que les trois solistes auraient chanté pendant près de quatre heures. Proche de la commedia dell'arte, l'intrigue gravite autour de Scapin et Scapine qui se vengent du Docteur qui les a spoliés de l'héritage de leur tante en persuadant cette dernière de les déshériter. Scapin se fait d'abord engager comme domestique, puis Scapine demande une consultation médicale qui vire au cauchemar pour le barbon : la jeune femme simule la mort, supposément causée par l'arsenic qu'il lui aurait involontairement administré. Pour l'aider à se débarrasser de l'encombrante dépouille, le Docteur rétribue grassement Scapin. Enfin, le prétendu fantôme de Scapine vient tourmenter le vieil homme, qui consent à se délester des cinquante ducats que lui réclame le spectre en colère. Sur cet argument un peu simpliste, Kayser a composé une partition pleine d'alacrité qui montre un don réel pour la comédie. Auteur d'une centaine de Lieder, il sait fort bien écrire pour la voix, qu'il met en valeur dans les airs, duos et trios d'une inspiration soutenue. Tantôt accompagnés par l'orchestre, tantôt par le pianoforte, les récitatifs maintiennent constamment l'intérêt. Outre l'ouverture très réussie et les finales mouvementés, on notera le récitatif d'une grande expressivité et l'air véhément de Scapine « Sie im tiefen Schlaf ! », dans lesquels elle se promet de terroriser sa malheureuse victime.

La trentaine de musiciens de L'arte del mondo se coulent avec bonheur dans l'univers sonore de Kayser, qui fait la part belle aux bois. Werner Ehrhardt met bien en relief les clarinettes, hautbois et flûtes, mais aussi et surtout les deux bassons, qui concourent grandement à ajouter une note goguenarde absolument irrésistible. Pour ajouter à notre plaisir, les trois solistes forment une équipe admirable de drôlerie et de santé vocale : le Docteur facilement berné de Florian Götz, la Scapine mutine d'Annika Boos et le Scapin hilarant de Cornel Frey achèvent de nous convaincre que l'ouvrage méritait amplement cette résurrection tardive.

 

Louis Bilodeau