Louise Alder (Semele), Hugo Hymas (Jupiter), Lucile Richardot (Junon, Ino), Carlo Vistoli (Athamas), Gianluca Buratto (Cadmus, Somnus), Emily Owen (Iris), Angharad Rowlands (l’Augure), Angela Hicks (Cupidon), Monteverdi Choir, English Baroque Soloists, dir. John Eliot Gardiner (live, 2019).
Soli Deo Gloria SDG733 (3 CD). 2h33. Notice en anglais. Distr. Harmonia Mundi.

Opéra paillard déguisé en oratorio, selon Charles Jennens (le librettiste du Messie), Semele (1744) connaît, à notre époque, un regain mérité. Si l’œuvre a été tôt (partiellement) enregistrée par Lewis et Somary, elle doit sa vogue actuelle à deux frappants concerts donnés par John Eliot Gardiner en 1981 et John Nelson en 1985. Ces chefs l’enregistrèrent ensuite en studio, sans, hélas, retrouver l’urgence du direct, mais produisant tout de même deux versions de référence - l’américaine plus complète et opératique (DG, 1990), l’anglaise plus profonde et aux ensembles superlatifs (Erato, 1981). Comme la version live de Nelson est en outre disponible chez divers éditeurs pirates (le son en est précaire mais Horne, Battle, Blake, Ramey et Gall déchaînés, ça ne se refuse pas !), il était tentant pour Gardiner de capter à son tour Semele « sur le vif ». En quoi son approche de l’œuvre a-t-elle changé, depuis 1981 ? Notons d’abord qu’il semble avoir emprunté son sens de l’humour à Nelson : il reprend ainsi la recette du chef américain consistant à faire interrompre l’air d’Iris par une Junon exaspérée. D’autre part, les coupures sont ici moins nombreuses qu’il y a (presque) quarante ans : deux des trois airs d’Athamas lui sont restitués – ce qui nous vaut de jolis moments d’un Vistoli néanmoins sous surveillance. Gardiner persiste cependant à tailler dans l’acte I, dont sont exclus, outre le troisième solo du contre-ténor, la délicieuse aria de l’alouette, pour Sémélé, et, surtout, le sublime air avec violoncelle obligé d’Ino. La battue du chef reste d’un beau mordant rythmique, qui n’exclut ni pathos, ni souplesse, et l’arrière-plan mystique, négligé par Nelson, affleure en maints endroits. Ne manque qu’un rien de chaleur et de sensualité. L’orchestre, excellent, apparaît plus décoratif qu’autrefois (la harpe et le théorbe s’y font davantage entendre), tandis que le chœur, toujours remarquable, semble plus « incarné » (superbe « O terror »).

En ce qui concerne les timbres des solistes, en revanche, on ne gagne pas au change – particulièrement dans le cas de Richardot, voix âpre, dépourvue de cantabile, voix de diseuse plutôt que de chanteuse. Le timbre d’Alder est aussi un peu sec - Gardiner n’aime décidément pas les voix riches en harmoniques - mais le manque de pulpe est compensé par un chant raffiné et une incarnation crédible de cette adorable peste qui meurt d’être trop ardemment aimée. Conformément aux sources historiques, la coquine gavotte « Endless pleasure » a été confiée à une autre soprano (l’Augure), tout aussi agréable que celle, corsée, campant Iris, tandis que Cupidon échoit à une voix blanche évoquant celle d’un petit garçon. Viril Jupiter d’Hymas (poignant dans « Come to my arms »), moins suave que celui de Rolfe Johnson ; Cadmus trop plébéien mais Somnus adéquat de Buratto. En somme, voici, en CD, une troisième Semele « officielle » de bon aloi (les versions Curnyn et Martini pouvant être négligées), qui n’engendre cependant pas les frissons de plaisir coupable procurés par le live de Nelson…


Olivier Rouvière