Polydorus

Carl Heinrich Graun

le 01/10/2020

par Olivier Rouvière

Hanna Zumsande (Ilione), Santa Karnite (Andromache), Alon Harari (Polidorus), Mirko Ludwig (Deiphilus), Fabian Kuhnen (Polymnestor), Ralf Grobe (Pyrrhus), Andreas Heinemeyer (Dares), Barockwerk Hamburg, dir. Ira Hochman (live 2018).
CPO 555 266-2 (2 CD). 1h54. Notice en anglais. Distr. DistrArt Musique.


Davantage que pour sa trentaine d’opéras, Carl Heinrich Graun (1704-1759) est passé à la postérité pour sa cantate-oratorio Der Tod Jesu (1755), apogée du style galant. Les ouvrages scéniques que l’on connaît de lui datent de la même époque tardive, postérieure à la prise de pouvoir de Frédéric II le Grand, son protecteur prussien – qui nous offrira d’ailleurs enfin une intégrale convaincante de son Montezuma de 1755, sur un canevas de Frédéric s’inspirant de Voltaire ? Entendre l’un de ses opéras de jeunesse, le second, en fait (Polydorus a été composé pour Brunswick en 1726), est d’autant plus intéressant que l’on se rend compte qu’en termes d’idiome musical, Graun était déjà à la pointe de la mode – et qu’en somme son style rococo évolua peu par la suite. Mais Polydorus offre aussi l’intérêt d’avoir été composé sur un livret en allemand et en cinq actes (et non à la façon d’un opéra séria métastasien en trois actes), et de développer une trame particulièrement sanglante. Qu’on en juge : les Grecs poursuivent de leur haine l’héritier de Troie détruite, Polydorus. La sœur aînée de ce dernier, Ilione, le fait passer pour Deiphilus, l’enfant qu’elle a eu du roi de Thrace Polymnestor – et, réciproquement, Deiphilus passe pour Polydorus. Sans le savoir, c’est donc son propre fils que Polymnestor laisse assassiner par les Grecs – à la grande horreur d’Andromaque, éprise du jeune homme…

Pour servir une telle tragédie, il eût fallu un Gluck et non le langoureux Graun, dont les souples mélodies épandues sur d’impavides basses en notes répétées séduisent sans guère ébranler : il est nécessaire d’avoir recours au texte pour comprendre que le vocalisant « Mich sucht der Götter Rache » ou le concertant « Tyran, du suchest Liebe », avec violoncelle obligé, sont des airs de fureur ! Il faut dire que le suave ténor Mirko Ludwig (dans une partie fort aiguë conçue pour lui-même par Graun) et la petite soprano haut perchée Santa Karnite donnent souvent l’impression d’être à l’église – comme la plupart des chanteurs, en dépit de leurs qualités (on notera la souplesse du baryton Andreas Heinemeyer et, surtout, le lyrisme radieux de la soprano Hanna Zumsande). La faute à la direction trop sage, pour ne pas dire scolaire, d’Ira Hochman, à la tête d’un orchestre correct mais impersonnel ; la faute aussi à des coupures tellement nombreuses (près d’un tiers de la partition semble avoir disparu) qu’elles défigurent l’ouvrage et en affadissent le pathos. Restent d’intenses moments, comme la sombre aria « Strenger Himmel » d’Ilione ou l’arioso suppliant d’Andromaque « Komm denn », suivi d’un poignant choeur des pleureuses – et une énigme : est-ce hasard ou emprunt si le « Ihr Furien » de Polymnestor ressemble tant à un air de la haendélienne Rodelinda ?...


Olivier Rouvière