Joel Prieto (Orphée), Kathryn Lewek (Eurydice), Marcel Beekman (Aristée/Pluton), Martin Winkler (Jupiter), Anne Sofie von Otter (L'Opinion publique), Max Hopp (John Styx), Nadine Weissmann (Cupidon), Lea Desandre (Vénus), Frances Pappas (Junon), Vasilisa Berzhanskaya (Diane), Peter Renz (Mercure), Orchestre philharmonique de Vienne, Vocalconsort de Berlin, dir. Enrique Mazzola, mise en scène : Barrie Kosky (Salzbourg, Haus für Mozart, 2019).
Unitel/C Major 803008. Notice et synopsis en français, anglais et allemand. Distr. DistrArt Musique.

Monté à l'occasion du 200e anniversaire d'Offenbach, cet Orphée aux Enfers du Festival de Salzbourg promettait beaucoup : le magicien Barrie Kosky n'allait-il pas nous éblouir par son imagination débridée et le regard acéré qu'il sait poser sur Haendel aussi bien que Rameau, Tchaïkovski et Debussy ? La déception est hélas à la mesure de nos attentes. Le premier problème de cette production réside dans le choix saugrenu de confier tous les dialogues – allemands – à l'interprète de John Styx, le comédien Max Hopp, qui se charge également de bruitages et onomatopées de tout acabit. Si la synchronisation avec les lèvres des chanteurs est presque toujours bluffante, le procédé s'avère rapidement pénible, tant l'ouvrage se trouve parasité par d'interminables passages parlés où l'on s'agite sans arrêt et crie à tout propos. Le metteur en scène surligne la moindre intention – comme Eurydice qui sort et rentre sur scène trois fois plutôt qu'une pour hurler d'effroi après avoir découvert des serpents – et tire la pièce du côté de la farce licencieuse en mettant en avant la moindre connotation sexuelle. À cet égard, on avouera que la vision d'Eurydice affublée d'un pénis postiche dans la scène finale a de quoi décontenancer. Kosky veut ainsi représenter l'ultime métamorphose de Jupiter cherchant à échapper à la vigilance de Pluton, mais l'effet tombe complètement à plat, d'autant plus qu'il est absurde de transposer pour une soprano les dernières répliques de Jupin. En contrepartie, il faut reconnaître que les scènes de foule sont dans l'ensemble beaucoup plus réussies. On pense en particulier au très amusant ballet pastoral (réduit ici au premier mouvement), avec ses abeilles au corps masculin, au finale endiablé du deuxième acte qui montre les dieux follement excités à l'idée de quitter l'Olympe pour aller explorer le royaume de Pluton et au ballet des mouches (galop), où les morts décapités jouent au ballon avec leur tête.

Sur le plan musical, le contraste absolu entre l'orchestre et les chanteurs laisse pantois. Dès le prélude pastoral, le Philharmonique de Vienne se coule avec délectation dans la partition d'Offenbach, qui se teinte à certains moments de couleurs annonçant quelque peu Johann Strauss fils. L'opulence des bois, la clarté soyeuse des cordes, le sens du rythme, tout ici est admirable. Chef à l'instinct dramatique très sûr, Enrique Mazzola surprend cependant par l'alternance entre tempi joyeusement précipités (en particulier dans les finales) et curieusement alanguis, comme dans le rondeau des métamorphoses. À sa décharge, on peut sans doute en attribuer la cause aux solistes, empêtrés dans un texte qu'ils massacrent à qui mieux mieux et qui les oblige à ralentir le débit. Dans d'autres morceaux rapides comme le rondo-saltarelle de Mercure, on ne comprend pas un traître mot. Le début de l'air en prose de Pluton est raté, car le ténor ânonne les mots qui devraient normalement s'enchaîner à toute vitesse d'un seul souffle. À l'exception notable de l'excellente Vénus de Lea Desandre, seule francophone de la distribution, l'équipe se contente de donner de la voix, à commencer par l'Eurydice au timbre charnu et à la sensualité exubérante de Kathryn Lewek. Malgré un style brouillon, on la préfère néanmoins au Cupidon à la voix de vamp de Nadine Weissmann, Erda ou Dalila égarée dans un Olympe qui lui demeure étranger. Quelle tristesse d'entendre la grande Anne Sofie von Otter, aux moyens désormais dévastés, peiner dans l'Opinion publique ! Pour retrouver un lointain écho de ses splendeurs passées, il faut se rabattre sur la Barcarolle (« Dites, la jeune belle, où voulez-vous aller ? »), faisant partie des Voix mystérieuses (1852), que la mezzo donne avant le troisième tableau. Martin Winkler fait entendre un chant débraillé en Jupiter, tandis que Marcel Beekman malmène sa jolie voix de ténor en Aristée/Pluton. Côté messieurs, c'est finalement Joel Prieto qui se tire le mieux d'affaire en Orphée très en forme vocalement et au jeu moins histrionique que ses collègues. La qualité du Vocalconsort de Berlin, qui bouge avec beaucoup de naturel, ne peut racheter une version qui se démarque d'abord par son somptueux écrin orchestral.

 

Louis Bilodeau