L'Amour sorcier. Les Tréteaux de Maître Pierre

De Falla

le 21/08/2020

Révérence

par Jean-Charles Hoffelé

L'Amour sorcier (Version originale 1915) : Esperanza Fernández (Candela)
Les Tréteaux de Maître Pierre : Alfredo García (Don Quichotte), Jennifer Zetlan (le Truchement), Jorge Garza (Maître Pierre).
Perspectives Ensemble, dir. Angel Gil-Ordóñez (2018).
Naxos 8.573890. Notice en anglais, livrets en castillan et anglais. Distr. Outhere

25 juin 1923, Les Tréteaux de Maître Pierre font exploser leur théâtre suractif dans le salon de musique de la Princesse de Polignac, provoquant l’enthousiasme de Paul Valéry et d’Igor Stravinsky. Wanda Landowska bataillait sur son clavecin, sachant déjà que Don Manuel lui écrirait « son » concerto. Le petit orchestre d’épices fut saisi à la perfection au disque par Eduard Toldrà auquel Ataúlfo Argenta répondit par une lecture baroque, foisonnante, dont l’orchestre augmenté se souvenait de l’effectif plus large autorisé par Falla pour la création au Teatro San Fernando de Séville le 23 mars 1923. Depuis, sinon Simon Rattle invitant des raffinements qui entouraient amoureusement le Truchement éclairé de Jennifer Smith, tous se sont plus ou moins cassé les dents sur cette œuvre volcanique, certains trahis par leurs chanteurs (Pedro de Freitas Branco, Ernesto Halffter), d’autres passant simplement à coté des fulgurances d’une partition écrite à la pointe sèche dont l’élan et la poésie échapperont même aux enregistrements historiquement informés, si soucieux de la lettre et si prompts à en négliger l’esprit vif, les instruments persiffleurs, les gestes néobaroques.

Angel Gil-Ordóñez semble avoir volé la baguette d’Eduard Toldrà, les tempos se précipitent, les rythmes s’aiguisent, les timbres fusent, faisant l’œuvre ce qu’elle doit être, un tourbillon, et menant dans un savant accelerando les épisodes tendres ou héroïques jusqu’au carnage et à la proclamation amoureuse du chevalier errant. Littéralement, l’esprit et la lettre réunis, qu’une compagnie de chant modeste ne trahit pas, à commencer par le Truchement acide, mordant, de Jennifer Zetlan : elle a entendu Lola Rodríguez Aragón, le Trujamán absolu qui menait à un train d’enfer l’enregistrement de Toldrà. Un Maese Pedro plus altier qu’à l’habitude (et qui face aux remarques du Chevalier ne baisse pas tant la garde), un Don Quichotte sans grandiloquence, mais touchant dans son adresse finale à Dulcinée comme peu le furent, voila qui ajoute pour faire de ces Tréteaux ce théâtre brillant et impertinent qu’aèrent des paysages stylisés, petit chef-d’œuvre que Falla brossa dans une sorte d’ivresse.

Cet album inattendu vaut autant par la version originale de L’Amour sorcier, si souvent altéré par des cantaoras engorgées qui regardent d’assez loin les récits et les chants de Candela. Esperanza Fernández met à ses canciones un duende dolent, suprêmement bien chanté jusque dans les raucités de son cante jondo, et ses incantations de magie noire sont prodigieuses : écoutez seulement le grand récit du « Conjuro ». Pas un mot du texte de Gregorio Martínez-Sierra et de María Lejárraga n’est oublié, et je crois bien que c’est la première fois au disque, comme pour cet orchestre plein de paysages nocturnes et de sortilèges, de feu et d’étoiles. Après ce doublé parfait, Angel Gil-Ordóñez tentera-t-il El corregidor y la molinera ?

Jean-Charles Hoffelé