Trois Sœurs

Eötvös

le 20/08/2020

par Christian Merlin

Ray Chenez (Irina), David DQ Lee (Macha), Dmitry Egorov (Olga), Mikolaj Trabka (André), Eric Jurenas (Natacha). Frankfurter Opernhaus- und Museumsorchester, dir. Dennis Russell Davies et Nikolai Petersen (live, Francfort 2018).
Oehms Classics OC 986 (2 CD). Notice anglais/allemand. Distr. Outhere.

La création de Trois Sœurs, de Peter Eötvös, en mars 1998 à l’Opéra de Lyon, fait partie de ces moments clés où l’on a à la fois la conviction immédiate d’assister à l’éclosion d’un chef-d’œuvre, et le sentiment réconfortant que l’art lyrique a encore un avenir autrement que comme objet de musée. Au point que DG posa ses micros lors des représentations, ce qui nous permet de disposer d’une version de référence, avec les artistes de la première. Il n’en était pas moins logique et stimulant de disposer d’autres interprétations, s’agissant d’une œuvre qui n’a jamais quitté l’affiche depuis. C’est sur le vif, à l’Opéra de Francfort, que la présente version a été enregistrée en 2018, vingt ans après la création.

Dès les premières bribes de la mélodie désolée de l’accordéon, et l’inoubliable glissando des trois voix qui lance l’action, on sent que l’on est au théâtre. On l’entend aussi, les bruits de scène venant quelque peu parasiter l’envoûtement musical. À en juger d’après les photos reproduites dans la notice, la mise en scène de Dorothea Kirschbaum joue le réalisme, au contraire de l’abstraction stylisée d’Ushio Amagatsu à Lyon. Cela s’entend inévitablement dans le chant, très incarné, presque expressionniste par moments. Cela bénéficie avant tout aux personnages masculins, remarquablement dessinés, de l’André désespéré de Mikolaj Trabka au Touzenbach très lyrique de Kresimir Strazanac. C’est un peu plus frustrant pour les trois sœurs, aux voix tout d’une pièce, presque viriles, à la limite de la vulgarité : là, indéniablement, la dimension androgyne et éthérée des interprètes de la création manque. D’autant que les timbres de Ray Chenez, David DQ Lee et Dmitry Egorov peinent à se fondre, prix à payer pour une caractérisation très vivante des moments de l’action.

Avec l’écriture vocale, l’autre atout maître de Trois Sœurs est la magie de l’orchestration, répartie entre les scintillements d’un petit orchestre en fosse, et les rares effets de masse du grand orchestre placé à l’arrière-plan. Dennis Russell Davies, dont on suppose qu’il s’est gardé l’orchestre de chambre, laissant au chef en second Nikolai Petersen le grand, a le sens du récit orchestral et de la signification psychologique des instruments. Cela aussi concourt à la dramatisation de la pièce, au risque que le Museumsorchester de Francfort, solide formation d’opéra allemande aguerrie à Wagner et Strauss, manque de la finesse et de la subtilité qui font le prix de l’instrumentation en filigrane de Peter Eötvös. On était dans le kabuki, nous voici dans le drame bourgeois de chair et de sang : n’est-ce pas le propre des grandes œuvres que d’ouvrir la porte à une grande variété de visions possibles ?

Christian Merlin