Der Prozess

Gottfried von Einem

le 19/08/2020

par Pierre Rigaudière

Michael Laurenz (Josef K.), Jochen Schmeckenbecher (l’Inspecteur, le Prêtre, l’Industriel, le Passant), Matthäus Schmidlechner (l’Étudiant, le Vice-Président), Jörg Schneider (Titorelli), Lars Woldt (le Magistrat, le Bastonneur), Johannes Kammler (Willem, l’Avocat, l’Huissier), Tilmann Rönnebeck (Franz, le Clerc, l’oncle Albert), Ilse Eerens (Fräulein Bürstner, la Femme de l’Huissier, Leni), Anke Vondung (Frau Grubach). ORF Radio Symphonie Orchester Wien, dir. HK Gruber (Salzburg, Felsenreitschule, 2018).
Capriccio C5358 (2 CD). Présentation et livret bilingues (all., angl.). Distr. Outhere.

C’est à Boris Blacher – épaulé par un de ses étudiants, Heinz von Cramer – que l’on doit le livret de ce Procès d’après Kafka. Et c’est la manifeste influence stylistique du même Boris Blacher sur Gottfried von Einem, un autre de ses étudiants, qui nous vaut la tendance polystylistique du présent opéra, que l’on ressentira notamment dans l’intégration d’éléments empruntés au jazz. Il n’y aurait rien de gênant à cela si on ne ressentait pas un hiatus entre la tension angoissante qui émane du récit kafkaïen et un traitement dramaturgique qui fait tout pour la tempérer. Outre les nombreuses références au buffa mozartien, parfois étendu au burlesque, on note une vigueur rythmique évoquant Hindemith autant que Stravinsky, quelques références à l’esprit du cabaret, de brèves apparitions d’un trio vocal qui pourrait passer pour une version allégée des Comedian Harmonists, et surtout un fort ancrage dans une esthétique postromantique qui, pour un opéra créé en 1953, paraît d’autant plus surannée qu’elle tire davantage vers un lyrisme straussien vulgarisé que vers l’astringence chromatique.

Le compositeur laisse une place prépondérante à la voix, ce qui nous vaut une écriture aux textures orchestrales peu denses, produisant un environnement harmonique plutôt qu’un substrat polyphonique. À la fois atout et limite de l’ouvrage, cette vocalité sécurisante et valorisante pour des interprètes qui évoluent principalement dans le répertoire classique ou romantique est aussi conventionnelle qu’efficace. Selon une pratique devenue courante, les nombreux personnages convoqués par ce Procès sont pris en charge par un nombre restreint de chanteurs. Sans surprise, le rôle principal, celui de Josef K., directeur financier d’une grande banque, échappe à cette économie scénique. Autant on apprécie chez le ténor Michael Laurenz la clarté du timbre et le dynamisme de la diction, autant les moments où se cumulent montée en puissance et élévation dans la tessiture aboutissent à une dureté et une perte de matière peu flatteuses. Dans ce registre, Jörg Schneider, qui peut se prévaloir de l’extraversion du peintre Titorelli, est plus convaincant. Si le baryton Jochen Schmeckenbecher se distingue par sa propension à colorer différemment chacun de ses quatre rôles – le contraste est saisissant entre la chaleur bienveillante de l’Industriel qui vient en aide à K. et l’adresse sépulcrale du Prêtre à la scène finale, évident clin d’œil au Commandeur hélant Don Giovanni –, on préfère finalement l’homogénéité de son homologue Johannes Kammler, voix la plus remarquable de cette production.

Dans ce casting très peu féminin, la soprano belge Ilse Eerens assume un quadruple rôle crucial et parvient, sans dénaturer sa voix, à incarner quatre caractères bien différenciés, d’une Fräulein Bürstner un peu guindée à une Leni particulièrement effusive.

HK Gruber favorise avec l’orchestre radio-symphonique viennois de l’ORF une lecture dynamique, nette – les fanfares de cuivres hérissées de quelques « fausses notes » sont impeccables – et dépourvue d’embonpoint. Cela ne suffit toutefois pas à compenser le style pompier qui fait irruption lorsque les interludes orchestraux imposent leur propre narrativité à la façon d’une musique de film.

Pierre Rigaudière